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Indonésie, la ligne à grande vitesse Yawan

Le 17 octobre 2023 à 15h35, le train à grande vitesse G1137 quitte la gare Halim de Jakarta en Indonésie. En 11 minutes, le train atteint déjà sa vitesse de pointe de 350 km/h. Il rejoint sa destination finale Bandung en environ 40 minutes, alors qu’il fallait compter plus de 3 heures auparavant en prenant le chemin de fer traditionnel. Le projet de ligne à grande vitesse Yawan est un succès retentissant et marque une nouvelle étape pour l’industrie ferroviaire chinoise, les relations sino-indonésiennes et les nouvelles routes de la soie. Nous retraçons ici les grandes phases qui ont marqué le développement de ce projet pionnier.

1 Photographie prise le 30/09/2023 d’un train à grande vitesse de la ligne Yawan traversant les abords de la ville de Purwakarta. Source : Xu Qin(徐钦) pour Xinhua

L’Indonésie a toujours occupé une place importante dans le projet chinois des nouvelles routes de la soie. C’est en Indonésie, en octobre 2013, que le président chinois Xi Jinping lançait l’initiative des « routes de la soie maritime du XXIe siècle » (“21 世纪海上丝绸之路”). La même année, la Chine et l’Indonésie élevaient leur relation bilatérale au rang de partenariat stratégique global.

Le projet Yawan quant à lui n’a cessé de focaliser l’attention des plus hautes instances officielles des deux pays tout le long de son développement. Il est devenu un étendard de la coopération sino-indonésienne et des nouvelles routes de la soie. En avril 2015, à l’occasion de la commémoration du 60e anniversaire de la conférence de Bandung qui marqua la naissance du mouvement des non-alignés pendant la guerre froide, le président chinois Xi Jinping et le président indonésien Joko Widodo signent un accord cadre pour le développement d’une ligne à grande vitesse entre Jakarta et Bandung (《关于开展雅加达—万隆高速铁路项目的框架安排》 ). C’est la naissance officielle sur le papier du projet Yawan. Par suite, en janvier 2016, le président Xi félicite le président Jokowi du commencement des travaux. En juillet 2022, le président Jokowi entame une visite d’État en Chine, les deux pays conviennent d’approfondir leur coopération et de continuer à bâtir ensemble les nouvelles routes de la soie. Il est bien sûr question de mener le projet Yawan à son terme. Quelques mois plus tard, Xi Jinping et Joko Widodo se rencontrent le 16 novembre 2022, en marge du sommet du G20 qui s’est tenu à Bali en Indonésie. Les deux leaders visionnent une transmission en direct de l’expérimentation de la circulation d’un train à grande vitesse sur la ligne Yawan. En juillet 2023, Xi et Jokowi se revoient à Chengdu et s’accordent sur les derniers efforts à mener ensemble pour terminer la ligne à grande vitesse Yawan.

L’inauguration du projet mi-octobre 2023 survient à un timing parfait alors que se déroule à Pékin, la 3e édition du forum international de haut niveau sur les routes de la soie. Concomitamment, l’année 2023 marque le 10e anniversaire du partenariat stratégique global sino-indonésien et le 10e anniversaire de l’initiative des nouvelles routes de la soie.

Pourtant, la réalisation de cette ligne à grande vitesse de 142,3 km a présenté bien des défis techniques, géographiques et humains. Elle a nécessité plus de 8 années de travaux. Pour commencer, elle est un test pour le consortium d’entreprises chinoises contracté pour les travaux dont China Railway International Co.,Ltd. (中国铁路国际有限公司) assure la direction. La Chine n’a jamais réalisé de ligne à grande vitesse en dehors de la Chine. Le projet Yawan est donc le premier qui met en œuvre tout le savoir-faire chinois en matière d’ingénierie et de technologies ferroviaires. La ligne est réalisée selon des normes et des technologies chinoises. Elle est pilotée par le système de contrôle de trains CTCS-3, le même qui équipe les lignes à grande vitesse en Chine. La locomotive utilisée est le modèle Fuxing Hao (复兴号) CR400AF.

De plus, dès le véritable commencement des travaux en juin 2018, les maîtres d’œuvre ont dû faire face à des difficultés intrinsèquement liées à la topographie et à la géographie locale. L’Indonésie est situé à la rencontre de plusieurs plaques tectoniques, les séismes et les éruptions volcaniques sont des phénomènes fréquents. De plus, le climat est chaud et humide toute l’année. Les ingénieurs ont dû par-conséquent s’adapter en prévoyant un système d’alerte sismique, en modifiant les matériaux et le revêtement du matériel ferroviaire pour résister au phénomène de corrosion.

En outre, il a fallu recruter et former une main d’œuvre titanesque pour la construction et la logistique. Plus de 51 000 emplois locaux ont été créés dans le cadre du projet Yawan et 45 000 travailleurs indonésiens ont été formés. Une armée de soudeurs, d’ingénieurs et de techniciens indonésiens ont ainsi effectué leur première expérience professionnelle en travaillant sur la ligne Yawan. Les achats de productions locales d’acier, de ciment, de produits du quotidien ont coûté plus de 5,1 Mds USD. En raison de la topographie particulière de la côte Ouest de l’île de Java, les bâtisseurs de Yawan ont dû percer 13 tunnels et construire 56 ponts, le tout selon des normes antisismiques.

L’achèvement de la ligne Yawan a des effets structurants à plusieurs niveaux. Pour l’économie locale de Java et pour l’économie indonésienne, la construction de Yawan ne peut qu’avoir des effets bénéfiques. Cette ligne à grande vitesse va permettre de résoudre la saturation du réseau de transport sur l’île de Java où vit la moitié de la population indonésienne, soit 150 millions de personnes. Elle supplante la ligne de chemin de fer traditionnel construite il y a un siècle. Le train à grande vitesse va permettre de démultiplier les échanges touristiques, professionnels logistiques entre la capitale Jakarta et Bandung, ville dont le secteur touristique occupe une place cruciale. De plus, elle dessert le parc industriel en plein essor de Karawang. La ligne Yawan pourra augmenter la confiance des investisseurs et donc les investissements économiques dans les industries de hautes technologies et les industries manufacturières. Qui plus est, il est estimé qu’elle va permettre la création d’environ 30 000 emplois dans les secteurs du service au voyageur, de la maintenance ferroviaire et des secteurs complémentaires. Par ailleurs, l’Indonésie obtient un premier accès à des technologies pointues de train à grande vitesse qu’elle ne maîtrise pas.

Pour l’industrie ferroviaire chinoise, la ligne Yawan est indubitablement un succès. Les équipementiers chinois peuvent se targuer d’avoir construit la première ligne à grande vitesse d’Asie du Sud-Est reposant entièrement sur des technologies chinoises. La réalisation de Yawan est le tout premier succès à l’export du matériel ferroviaire chinois. Elle témoigne de la maturité et de l’efficacité des technologies chinoises. La Chine a ainsi démontré son expertise en matière d’infrastructure ferroviaire à grande vitesse. Cela renforce le positionnement des grands groupes d’état chinois sur le marché international des appels d’offre pour des projets de lignes à grande vitesse. En clair, les entreprises chinoises de l’industrie ferroviaire sont plus à mêmes de se projeter à l’international (“走出去”)

La réalisation de la ligne à grande vitesse Yawan n’est bien entendu pas le premier projet d’infrastructure sino-indonésien. La coopération sino-indonésienne dans le domaine des infrastructures a déjà donné d’autres concrétisations telles que des centrales électriques, des routes, des ponts ou encore des infrastructures de télécommunications. La Chine a par-exemple contribué à la construction du grand barrage de Bendungan Jatigede et au grand pont de Jembatan Suramadu. Toutefois, Yawan est un projet emblématique de ce que la Chine et l’Indonésie peuvent accomplir ensemble dans le cadre des nouvelles routes de la soie. Il symbolise le concept de « discuter ensemble, construire ensemble, profiter ensemble » (“共商、共建、共享”) inlassablement répété dans le discours officiel chinois sur les nouvelles routes de la soie. Les médias chinois ont même qualifié Yawan de « signe d’or » (金字招牌) du travail commun des deux pays pour l’édification des nouvelles routes de la soie. Yawan représente également la profondeur des relations économiques bilatérales. La Chine est continuellement depuis 10 années le premier partenaire commercial de l’Indonésie. En 2022, le commerce bilatéral s’élève à 149,1 Mds USD. La même année, la Chine a investi plus de 8,2 Mds USD dans l’économie indonésienne, ce qui fait de la Chine le deuxième investisseur étranger en Indonésie. La coopération sino-indonésienne va continuer à s’accroître et à s’approfondir dans tous les domaines.


Par David HO, Analyste au Pôle Asie du Sud-Est

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