L’élection américaine du 3 novembre aura des implications majeures sur les relations entre la Chine et l’Amérique latine au cours des quatre prochaines années.

Si Donald Trump est réélu, il est probable que les États-Unis intensifieront la pression sur l’Amérique latine pour limiter – voire éliminer – les relations avec la Chine. On peut s’attendre à une approche musclée. Si l’ancien vice-président Joe Biden est élu, son gouvernement poursuivra probablement une approche régionale plus collaborative qui pourrait même inclure des projets de coopération avec la Chine.

Les relations entre la Chine et l’Amérique latine sous la surveillance des États-Unis

Les États-Unis sont une présence imminente depuis que la Chine et l’Amérique latine ont commencé à entretenir des relations importantes à l’aube du XXIe siècle. Dans un chapitre de mon livre de 2008, j’ai introduit le concept de « triangle US-Chine-Amérique latine », qui incarne les liens étroits entre les trois.

Si certains hommes politiques de droite se sont inquiétés dès le début des intentions de la Chine à l’égard de la région, de nombreux responsables des administrations Bush et Obama ont vu les nouveaux liens de façon plus bénigne, comme un moyen de stimuler la croissance dans la région qui profiterait à toutes les parties.

Pour sa part, la Chine a toujours été consciente qu’elle jouait dans la sphère d’influence américaine et s’est donc ouvertement limitée aux liens économiques. Lorsque, par exemple, Hugo Chavez a essayé d’entraîner la Chine dans sa campagne anti-américaine, la Chine n’a montré aucun intérêt à participer, limitant son attention aux vastes réserves de pétrole du Venezuela.

La nature de ces liens triangulaires a changé après l’élection de Trump en 2016, alors que les relations entre les États-Unis et la Chine se sont détériorées. Du côté américain, le discours antichinois s’est transformé en une guerre commerciale, puis en une lutte géopolitique plus large pour le pouvoir international.

La Chine a répondu, à la fois de manière défensive, avec des droits de douane de type « tit-for-tat », et de manière offensive ; en courtisant les pays en développement avec de gros investissements dans les infrastructures par le biais de son initiative « Belt and Road », qui porte sa signature, et avec une assistance médicale dans la lutte contre le Covid-19. Elle a également commencé à adopter une position diplomatique plus agressive sous la forme de ce qu’on appelle la « diplomatie du loup-guerrier ». Ce faisant, la pression s’est accrue sur d’autres pays – en Europe et en Asie ainsi qu’en Amérique latine – pour qu’ils prennent parti dans les conflits entre les États-Unis et la Chine.

Dans le cas de l’Amérique latine, les actions du gouvernement Trump ont commencé à ressembler à celles du siècle dernier : Le Venezuela a été menacé d’envoyer des troupes s’il ne changeait pas de gouvernement ; le Mexique a été menacé de tarifs douaniers prohibitifs s’il n’empêchait pas les immigrants clandestins d’entrer aux États-Unis ; les pays qui ont changé la reconnaissance de Taïwan pour celle de la Chine continentale ont été menacés d’une coupure de l’aide ; et divers gouvernements ont été avertis de ne pas permettre aux entreprises technologiques chinoises de fournir des équipements pour les services Internet avancés (5G).

Un geste particulièrement agressif a été de proposer un responsable américain intransigeant pour être président de la Banque interaméricaine de développement (BID), défiant ainsi la tradition séculaire selon laquelle ce poste est occupé par un latino-américain. De nombreux experts pensent que l’objectif est d’utiliser l’argent de la BID pour concurrencer les investissements chinois de la BRI.

Dans ce contexte, il n’est pas évident de voir à quel point une deuxième administration Trump ou un nouveau gouvernement Biden serait différent pour les liens entre la Chine et l’Amérique latine, car les deux principaux partis politiques américains partagent un fort sentiment anti-chinois. En effet, c’est l’un des rares points d’accord entre les démocrates et les républicains aujourd’hui.

Prendre parti

Un facteur important sera la manière dont la campagne se déroulera à l’issue de son déroulement – dans quelle mesure les relations avec la Chine deviendront un point central et si Joe Biden est poussé à prendre des positions fortes contre la Chine. Heureusement, jusqu’à présent, la Chine a été éclipsée par d’autres sujets dans le discours électoral.

Si Trump est réélu, on peut s’attendre à une politique encore plus agressive à l’égard de l’Amérique latine. Il y aurait probablement plus d’une approche « nous contre eux », surtout en ce qui concerne la haute technologie mais aussi plus généralement, et il serait plus difficile pour l’Amérique latine d’éviter de prendre parti.

Une administration Biden accorderait probablement moins d’attention à l’Amérique latine en raison d’autres priorités, notamment l’augmentation des investissements aux États-Unis et le rétablissement des relations avec les alliés européens et asiatiques.

Si les pays d’Amérique latine font marche arrière et s’éloignent de la Chine, cela signifierait moins d’argent pour relancer la croissance des économies régionales, ce qui rendrait moins attrayantes pour les autres investisseurs et entraînerait un cercle vicieux de faible croissance.

Si les Latino-américains refusent les demandes américaines, les États-Unis pourraient utiliser diverses armes ; les droits de douane sont les préférés de Trump, mais on ne peut exclure des activités militaires et de renseignement. Le Venezuela, le Mexique et l’Amérique centrale continueraient à être des cibles privilégiées, mais le reste de la région serait également attiré.

Une administration Biden accorderait probablement moins d’attention à l’Amérique latine en raison d’autres priorités, notamment l’augmentation des investissements au sein même des États-Unis et le rétablissement des relations avec les alliés européens et asiatiques. Cela donnerait plus d’espace aux Latino-Américains pour prendre des décisions politiques autonomes, et une plus grande attention serait accordée à la coopération régionale.

Dans ce cas, l’Amérique latine pourrait continuer à faire des affaires avec les États-Unis et la Chine ainsi qu’avec des pays tiers. Une certaine pression serait probablement exercée, notamment en ce qui concerne la 5G, mais aucune mesure ne serait prise en vue d’une interdiction générale des relations avec la Chine. Il pourrait même y avoir quelques initiatives symboliques impliquant des projets communs entre les États-Unis, la Chine et l’Amérique latine. De meilleures relations seraient certainement établies avec le Mexique et l’Amérique centrale, et une solution régionale serait probablement recherchée pour le Venezuela.

La voie à suivre

Comment l’Amérique latine devrait-elle réagir face à ces deux scénarios ?

Quelle que soit l’issue des élections, la région doit faire tout son possible pour diversifier ses relations internationales. L’Amérique latine se trouve dans une situation politique et économique très difficile en 2020 : Une pandémie qui continue de se propager ; une crise économique qui menace d’éliminer une grande partie des acquis sociaux des deux dernières décennies ; et un contexte géopolitique difficile.

Les pays de la région ne peuvent pas compter sur un seul partenaire pour relever ces défis majeurs. Ils doivent essayer d’éviter de prendre parti pour les États-Unis et la Chine et de rechercher des ressources auprès des deux pays pour relancer la croissance.

En outre, ils devraient cultiver les relations avec d’autres pays – en Europe et dans d’autres parties de l’Asie – afin de créer un contexte plus large pour leurs mesures de politique étrangère. Une telle approche serait beaucoup plus facile sous une présidence Biden, mais elle deviendrait encore plus importante pour l’Amérique latine et son développement si Donald Trump restait à la Maison Blanche.


Barbara Stallings est Senior Fellow au Watson Institute for International and Public Affairs, Brown University et pProfesseur invité émérite au programme Schwarzman à la Tsinghua University