Le 23 janvier 2019, le chef du Parlement vénézuélien, Juan Guaidó, décide de s’autoproclamer président par intérim du pays, déclenchant, par la même occasion, une crise politique. Les tensions survenues au Venezuela en début d’année semblaient vouloir remodeler les fondements du pays de manière définitive. Face au duel entre Nicolás Maduro et Juan Guaidó, la communauté internationale est divisée en deux blocs. Dans cette logique bipolaire, la Chine demeure indécise.

Au cours de la dernière décennie, tout comme la Russie, la Chine a représenté un des principaux sponsors économiques au régime chaviste. D’après le Ministère du Commerce de la République populaire de Chine, les quelque 20 milliards de dollars que Caracas doit à Pékin, alliés à son incapacité actuelle à rembourser sa dette et à son instabilité politique suscitent l’inquiétude vis-à-vis de l’avenir. La Chine préfère donc être prudente et éviter de prendre une position claire sur la question du Venezuela.

Cette situation a soulevé plusieurs interrogations, certains Vénézuéliens soutiennent que la Chine joue sur les deux tableaux.

Venezuela : le monde face à une nouvelle crise politique

En janvier 2019, parfait inconnu, le jeune leader de l’opposition à Nicolás Maduro, a électrisé la scène politique Vénézuélienne en s’autoproclamant président. Le 10 janvier 2019, lors de l’élection présidentielle, Nicolás Maduro est réélu jusqu’en 2025 après un scrutin boycotté par l’opposition qui voit en Maduro un “imposteur”. Une élection qui a été visée par des allégations de fraude, d’illégitimité et un manque de reconnaissance de la part d’une grande partie de la communauté internationale.

Des pays comme la Russie, la Turquie, et Cuba se sont immédiatement rangés du côté de Maduro. Dix pays d’Amérique latine, les États-Unis, le Canada et plus de la moitié de l’Union Européenne, dont l’Espagne, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France ont reconnu Guaidó.

Du côté de Pékin, la Porte-parole du Ministère des Affaires étrangères, Hua Chunying, a fait une déclaration plutôt évasive, affirmant que la Chine soutenait les efforts déployés par le gouvernement vénézuélien afin de maintenir la souveraineté nationale, l’indépendance et la stabilité.

La Chine a toujours appliqué le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d’un autre pays et reconnaît le risque croissant d’un changement de régime et ne veut pas être du mauvais côté si cela se produit. Le pays choisit donc d’être pragmatique.

Le régime vénézuélien a cultivé avec soin ses relations avec la Chine, l’un de ses interlocuteurs politiques et partenaires économiques internationaux. Le projet de Hugo Chávez et de Nicolás Maduro ne visait pas simplement à contrer avec succès l’influence des États-Unis, mais de l’affronter”, explique Elsa Cardozo, chercheuse à l’Université Simón Bolívar et à l’Université catholique Andrés Bello.

Ana Milagros Parra, politologue et responsable du département d’analyse stratégique des risques de la société de conseil juridique IurisCorp, soutient également que la coopération entre les deux pays s’est déroulée dans un contexte particulier où le Venezuela « cherchait un soutien diplomatique pour faire contrepoids [aux États-Unis]”. En plus d’avoir un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, la Chine est une partenaire de poids idéale pour le Venezuela.

Au cours de la dernière décennie, tandis que les prix des matières premières – en particulier du pétrole – augmentaient, la Chine a commencé à chercher des fournisseurs fiables. Elle est devenue le deuxième marché d’exportation du Venezuela.

C’est en 2006 que les premiers prêts ont commencé, à partir de ce qui est communément appelé le « Fonds Chine”. Ils s’agissaient d’investissements dans des projets de construction, de logement ou d’énergie, dont le montant total est inconnu, certains économistes et autres experts du Venezuela estiment qu’il s’élèverait à environ 67 milliards de dollars.

Rafael Álvarez Loscher, avocat et associé fondateur de la société de IurisCorp, a expliqué que la relation diplomatique entre la Chine et l’Amérique latine se caractérisait par des investissements. Au début de l’année 2019, la dette publique du Venezuela est estimée à environ 140 milliards de dollars.

Alors même que la crise humanitaire au Venezuela s’est aggravée, cette relation économique et politique a continué à s’approfondir. En décembre 2017, le gouvernement de Maduro a rejoint l’initiative Belt and Road (BRI). Un des fondements de la politique étrangère chinoise vise à gagner des alliés diplomatiques grâce à des investissements dans les infrastructures.

Les prêts accordés par la Banque mondiale ou le Fonds Monétaire International étant sous conditions économiques, les prêts de la Chine sont, de ce fait, devenus une alternative intéressante pour de nombreux gouvernements d’Amérique latine, en particulier, pour le Venezuela et l’Équateur.

Guillermo Arcay, économiste et membre de la société de conseil Ecoanalítica, a déclaré que ces mauvaises politiques étatiques encourageaient les politiques de consommation qui décourageaient l’investissement et donc la production. Il a également ajouté que le Venezuela, confronté à ces réalités, devait maintenant payer ses dettes.

Las vacas flacas : Les vaches maigres

Entre 2014 et 2015, durant la première année de Nicolás Maduro en tant que président du Venezuela, le prix du pétrole avait sévèrement chuté. Le Venezuela peinait à honorer ses engagements de remboursement envers la Chine et dû doubler ses exportations de pétrole vers celle-ci. Entre-temps, alors que la production nationale avait brusquement chuté, la dette du Venezuela envers la Chine avait augmenté. Dette que la Chine avait tenté de renégocier à plusieurs reprises.

« Pendant deux ans, la Chine nous a accordé une période de grâce. Elle a soutenu Maduro. Mais, cette époque est terminée. La dette s’élève à plus de 20 milliards« , a déclaré Monsieur Arcay.

Manuel Sutherland, directeur du Centre de recherche et de formation ouvrière (CIFO) basé à Caracas, a déclaré : “Le Venezuela tarde à honorer ses engagements et la Chine s’impatiente. La relation entre les deux pays devient de plus en plus distante. La Chine fait venir des conseillers qui suggèrent des modifications dans la structure économique vénézuélienne, mais le gouvernement fait la sourde oreille”. Il a ajouté : “ La Chine commence à poser de nouvelles conditions qu’elle n’avait pas posées lorsque le Venezuela jouissait d’une stabilité politique et économique”.

Le coup d’État de Juan Guaidó a reçu le soutien économique de son principal allié, les États-Unis. Bien que ce soit l’administration de Barack Obama qui ait annoncé des sanctions à l’encontre des partisans du régime de Nicolás Maduro, c’est l’administration de Donald Trump qui a gelé tous les actifs de la “poule aux oeufs d’or” Petróleos de Venezuela SA (PDVSA), la compagnie pétrolière détenue par l’État vénézuelien.

Le 16 janvier, Wang Yi, ministre chinois des Affaires étrangères, s’est entretenu avec son homologue vénézuélien, Jorge Arreaza. Wang a indiqué que les faits prouvaient que la “doctrine Monroe” était depuis longtemps dépassée, que les sanctions étaient impopulaires. Il a également déclaré que la Chine s’opposait toujours à l’ingérence des forces extérieures dans les affaires intérieures d’un pays et qu’elle continuerait de soutenir fermement le Venezuela dans la sauvegarde de sa souveraineté.

La Chine s’oppose à l’intervention de forces étrangères dans les affaires intérieures du Venezuela, s’oppose à l’intervention militaire au Venezuela et s’oppose à l’utilisation de ce qu’on appelle la question humanitaire pour atteindre des buts politiques”, a affirmé Ma Zhaoxu, représentant permanent de la Chine au Conseil de Sécurité des Nations Unies (CSNU).

En octobre 2019, le Venezuela a décidé de se porter candidat à un siège au Conseil des droits de l’homme des Nations unies, qui compte 47 pays. Le Brésil et Cuba terminaient tous deux leur mandat de deux ans au sein du bloc latino-américain (qui compte 8 sièges, avec des périodes intermédiaires). Mais, Cuba a décidé de ne pas renouveler son mandat.

Deux sièges doivent être attribués à l’Amérique Latine. Le Brésil prétend à l’un d’entre eux et le 3 octobre 2019, le Costa Rica a présenté sa candidature qui semblait être un candidat adéquat pour le conseil des droits de l’homme. En effet, celui-ci, est très actif dans les négociations mondiales sur le climat. De plus, sa capitale, San José, abrite le siège de la Cour interaméricaine des droits de l’homme.

Néanmoins, c’est le gouvernement de Maduro qui remporte la victoire avec 105 voix, dont celles de la Russie, de Cuba et des membres du mouvement des non-alignés. Le Costa Rica, qui avait tenté de faire barrage au Venezuela, n’a eu que 96 voix.

En septembre 2018, Nicolás Maduro a effectué une importante visite d’État à Pékin. Et tout comme certains fonctionnaires, tels que le ministre de la Défense Vladimir Padrino Lopez, Nicolás Maduro a profité de cette visite pour assister à des événements tels que le Forum de Xianshang Security.

La Chine a progressivement décidé de jouer la prudence sur le plan économique. « Les récents accords dans le domaine de l’agriculture et de la pêche ont fait beaucoup de bruit. Mais, en même temps, il y a l’incapacité à accorder de nouveaux prêts et les difficultés à payer la dette pétrolière en raison de la perte de capacité de production et de l’effet des sanctions. Sans faire beaucoup de bruit, le gouvernement chinois protège ses intérêts et exige de plus en plus de garanties et de meilleures conditions dans chaque accord« , a déclaré l’internationaliste Elsa Cardozo.

Bien que le gouvernement chinois ait été réticent à prendre une position claire sur la crise politique vénézuélienne, la plupart des diplomates à la retraite envisagent un scénario plutôt sombre pour le Venezuela et pensent que la crise ne se réglera pas de sitôt.

Yang Chenxu, ancien diplomate et Directeur de l’Institut chinois d’études internationales (CIIS), a affirmé, dans le quotidien libération de Shanghai (Shanghai Jiefang bao), que le chaos en Amérique latine devrait continuer à s’étendre cette année. Et que la décision de Maduro, qui consistait à maintenir les élections parlementaires, viserait à vaincre l’opposition. « L’Amérique latine est maintenant pleine d’incertitudes. La cause principale est le fossé croissant entre les riches et les pauvres et le ralentissement de l’économie. Même si le régime du Venezuela se décidait à changer, les problèmes fondamentaux de la vie des gens resteront difficiles à résoudre” a écrit Yang Chenxu.

Wang Zhen, ancien ambassadeur de Chine au Venezuela et chercheur à la Fondation chinoise pour les études internationales et stratégiques (CFIIS), a déclaré sur le site d’information iFeng que la coopération s’est faite avec deux États souverains, et non avec les gouvernements Chavez ou Maduro. Il a également écrit un article, publié par le Beijing Daily, qui suggère que l’opposition est en train de perdre de son élan. Alors que Maduro a réussi à maintenir la loyauté de l’armée, Guaidó n’a montré aucun résultat concret au cours de sa première année présidentielle. De plus, Guaidó s’affaiblit dans l’opinion publique. L’ancien diplomate prédit également que les affaires intérieures du Venezuela finiront par se résoudre, sans toutefois expliquer comment.

Guillermo Arcay affirme que le gouvernement chinois a demandé à ses entreprises ayant des activités au Venezuela de prendre leurs distances par rapport à ce pays en crise. « L’intention était d’éviter les relations avec le pétrole vénézuélien. Les investissements au Venezuela étaient de moins en moins rentables. Ils ont donc décidé de s’épargner un problème avec les États-Unis et de se tenir le plus possible à l’écart de l’incendie. Leur relation [avec les États-Unis] vaut plus que ce qu’ils peuvent gagner à court terme ici/.”, a déclaré Monsieur Arcay.

Unipec, filiale de la compagnie pétrolière chinoise Sinopec, s’est opposée à l’utilisation de navires  ayant un lien quelconque avec les flux de pétrole en provenance du Venezuela. Entre-temps, China Huanqiu Contracting and Engineering Corporation (HQC), une filiale de la plus grande société énergétique chinoise – China National Petroleum Corporation (CNPC) – et le principal entrepreneur pétrolier du pays asiatique au Venezuela, a mis fin aux accords avec les fournisseurs locaux. La décision a été prise, selon le portail économique Bloomberg, en raison de l’absence de paiements et de la « situation extrêmement difficile de ce projet ».

En septembre, le site d’information vénézuélien Analítica a publié une lettre de HQC adressé à Sinovensa, le partenaire local situé dans la ceinture pétrolière de l’Orénoque qui est détenue à 51% par PDVSA et à 49 % par la CNPC. On peut y lire « après avoir attendu longtemps le paiement en attente, avec une grande pression due au manque de trésorerie et aux intérêts du capital, nous sommes malheureusement obligés d’émettre cette notification pour suspendre le contrat« .

Tout porte à croire que la Chine n’envisage pas d’abandonner le commerce du pétrole avec le Venezuela. Comme en témoigne la création d’une entreprise commune pour stimuler la production de pétrole annoncée en août dernier.

L’opposition vénézuélienne veut rallier la Chine à sa cause

En mai, Juan Guaidó a déclaré avoir reçu un communiqué de la Chine sur une éventuelle solution à la crise vénézuélienne. Il a déclaré que des solutions seront proposées par le biais du groupe de contact mixte UE-Amérique latine. L’organisation de ce dialogue visera à chercher une solution démocratique à la crise politique que traverse le Venezuela. De plus, elle tentera de faire avancer le dialogue entre les deux parties, l’opposition et les chavistes.

En octobre, quelques jours seulement après que Maduro ait obtenu un siège au Conseil des droits de l’homme, l’ambassadrice désignée par l’opposant vénézuélien au Brésil, Maria Teresa Belandria, a déclaré que le chef de l’opposition a eu des contacts avec les délégations chinoise et russe.

Lors d’un événement à São Paulo, Maria Teresa Belandria, a déclaré : « Nous avons également eu des contacts avec la délégation russe, notamment à Brasilia. Il s’agit de contacts préliminaires, au cours desquels on a demandé (à la Russie et à la Chine) qu’elles fassent partie de la solution de la crise afin de faciliter le processus de transition démocratique« .

Il n’est pas certain que les réunions aient eu lieu. Mais, il est possible que les hauts fonctionnaires chinois aient tenté d’évaluer le terrain au cas où il y aurait une tentative « d’instaurer un gouvernement de facto au Venezuela« .

« Il est dans leur intérêt d’avoir une transition harmonieuse afin de garantir leurs investissements et que tout ce qu’ils ont bâti soit préservé sous le nouveau régime« , a déclaré la politologue Ana Milagros Parra.

« La Chine est le 1er consommateur mondiale d’énergie et le Venezuela est le pays qui possède la plus grande réserve de pétrole au monde. De ce fait, la coopération Chine-Venezuela ne doit pas être compromise. S’il y a une transition politique, la Chine a intérêt à maintenir une relation purement financière, et du côté de l’opposition, il n’y a aucune raison de répudier les fonds chinois”, a déclaré Guillermo Arcay.

Alvarez Loscher estime que lorsque vous avez les moyens financiers, vous pouvez parier sur toutes les options et observer l’évolution de la situation, afin de pouvoir prendre une décision au bon moment. Ils sont patients.

La Chine prend son temps et observe les économistes et les chercheurs vénézuéliens qui soutenaient l’idée que la crise du Venezuela serait résolue en 2019, qualifiée d’année « décisive” par beaucoup.

Comme le dit Elsa Cardozo, « La Chine ne semble pas vouloir couler ou être le sauveur. Elle n’est pas non plus disposée à promouvoir des solutions ou à les entraver, tant que ses projets stratégiques sont préservés ».

Auteur : Alicia Fernandez – Journaliste espagnol basée en Argentine
Traduction : Audrey Dubosc
Article original : https://dialogochino.net/en/trade-investment/32971-china-remains-quiet-and-pragmatic-on-venezuela-crisis/

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Cette article de Alicia Fernandez a été publié sur Diálogo Chino et a été reproduit sous Licence Creative Commons