La crise sanitaire sans précédent provoquée par le coronavirus (COVID-19) se double d’une profonde crise économique en Amérique latine où la Chine pourrait jouer un rôle. Cette crise peut donner lieu à une relance “verte”. En effet, la région voit cela comme une opportunité unique pour passer à une économie décarbonée, éventuellement avec l’aide de la Chine.

En raison de la pandémie de COVID-19, l’Amérique latine est confrontée à la pire récession de son histoire, avec un produit intérieur brut (PIB) régional pouvant osciller en 2020 entre 1,8 % et 4 %, selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC).

Cette situation va contraindre les gouvernements à mettre en place diverses mesures afin de stimuler leurs économies en utilisant leurs propres investissements ou en attirant des investissements étrangers. C’est également une opportunité pour encourager une action climatique massive dans toute la région.

La Chine est l’un des principaux partenaires de l’Amérique latine, qui investit dans de nombreux projets d’extraction tels que le pétrole et les mines. La réorientation des investissements vers les énergies renouvelables pourrait favoriser la reprise économique de la région latino-américaine et la réduction des émissions de GES.

Toutefois, cette relance économique verte dépendra de la reprise d’activité de la Chine, celle-ci n’ayant repris que récemment après le pic de l’épidémie de coronavirus. De surcroît, la capacité d’investissement à l’étranger de la Chine et la volonté politique des gouvernements d’Amérique latine, dont les économies dépendent souvent d’activités polluantes, détermineront la voie à suivre.

« Il ne peut y avoir de plan de relance en Amérique latine sans prendre en compte le climat et la nature », a déclaré Manuel Pulgar Vidal, responsable du climat et de l’énergie au WWF et ancien ministre de l’environnement du Pérou. « Les pays devraient se concentrer sur l’agriculture durable, les transports propres et la prévention des activités nuisibles comme les combustibles fossiles ».

Nouvelle crise, nouvelle relance verte

La crise économique mondiale provoquée par le COVID-19 est plus rapide et plus sévère que la crise financière mondiale de 2008.

La crise de 2008 a propulsé la Chine au rang d’acteur économique majeur en Amérique latine, en matière d’investissement, de finance et de commerce. La croissance du PIB régional a fait un bond de -1,9 % en 2009 à 5,8 % en 2010.

Les ressources abondantes de l’Amérique latine en soja, pétrole, cuivre et fer, étaient exactement ce dont la Chine avait besoin pour stimuler sa croissance économique. Cet intérêt s’est rapidement transformé en alliances politiques et en investissements, concentrés dans le secteur de l’extraction.

« Si la Chine donne une nouvelle impulsion, comme en 2008, ce pourrait être par le biais de ses entreprises leaders dans les secteurs verts, comme les infrastructures, les transports et l’énergie, en créant des villes à faibles émissions« , a déclaré Margaret Myers, directrice du programme Chine-Amérique latine du groupe de réflexion Dialogue interaméricain.

Au cours des cinq dernières années, les secteurs verts tels que les énergies renouvelables et les transports propres se sont développés en Amérique latine, en partie grâce aux investissements chinois. Il s’agit notamment des bus électriques chinois et des projets d’énergie propre à grande échelle, comme la centrale solaire de Cauchari dans le nord de l’Argentine.

Ces projets sont conformes aux engagements pris par le ministère des affaires étrangères chinois envers l’Amérique latine. En effet, celui-ci s’est engagé à renforcer la coopération en matière de protection de l’environnement et de changement climatique.

L’Amérique latine doit abandonner son modèle extractiviste. Les gouvernements de la région ne se rendent pas encore compte qu’ils peuvent tirer parti des connaissances qu’ils ont déjà acquises avec la Chine, notamment en matière d’énergies renouvelables.« , a déclaré Leonardo Stanley, un chercheur argentin du Centre d’études sur l’État et la société (CEDES).

Les défis de la transition écologique

Une relance verte menée par la Chine en Amérique latine dépendra avant tout de sa reprise d’activité et de sa capacité d’investissement à l’étranger. Pour l’instant, les signaux économiques du moment laissent perplexes.

L’économie chinoise s’est contractée de 6,8 % en rythme annuel au premier trimestre pour la première fois depuis 1992, selon les données officielles communiquées. Le Fonds Monétaire International (FMI) s’attend à ce que la Chine connaisse une croissance de 1,2 % cette année et rebondisse avec une croissance de 9,2 % en 2021.

Selon Margaret Myers, la Chine pourrait jouer un rôle important dans l’ampleur et la rapidité de la reprise en Amérique latine, mais ce ne sera pas nécessairement comme en 2008. Tout dépendra de sa reprise et de sa volonté d’accroître sa présence dans la région, a-t-elle déclaré.

En 2019, pour la quatrième année consécutive, les deux principales banques chinoises chargées du financement des investissements à l’étranger ont réduit leurs prêts à l’Amérique latine, selon une analyse de l’Université de Boston et du Dialogue interaméricain. Cependant, les investissements directs étrangers chinois continuent d’augmenter.

« La Chine a joué un rôle crucial dans le redressement de l’Amérique latine en 2008 et, en raison de ses relations avec la région, elle jouera certainement à nouveau un rôle important dans cette nouvelle crise. Toutefois, ce sera très différent« , a déclaré Margaret Myers.

En février, le ministère du commerce chinois et la Banque de développement de Chine ont annoncé un financement pour les projets de l’Initiative “la Ceinture et la Route” touchés par le COVID-19. Seuls les projets considérés comme « de haute qualité », « juridiquement compatibles » et présentant des « risques contrôlables » seront soutenus.

Le 30 avril, un groupe de 265 organisations de la société civile du monde entier a demandé que le financement ne soit accordé qu’à des projets qui évitent d’avoir un impact négatif sur les populations, la biodiversité et le climat.

Un autre obstacle majeur sera la volonté des gouvernements latino-américains d’opter pour des projets non polluants, ce qui n’est pas encore évident à généraliser. L’Argentine et le Mexique, par exemple, semblent encore miser sur une relance basée sur les énergies fossiles.

« Si les gouvernements de la région sont intéressés par une transition vers un avenir sans combustibles fossiles. L’idée que les investissements dans le secteur pétrolier n’auront plus de valeur dans un avenir proche est difficile à croire« , a déclaré Leonardo Stanley.

Des pays tels que l’Amérique latine, l’Asie, l’Europe et les États-Unis ont commencé à explorer des mesures incitatives pour un avenir plus propre.

Plus de 1 000 militants, chercheurs et citoyens ont signé une lettre ouverte au Congrès américain demandant une liste de mesures de relance écologiques. Tandis que le Conseil européen a demandé l’intégration d’une transition verte aux mesures de relance, d’autres demandent un « sauvetage du peuple », en utilisant les fonds publics pour améliorer la vie des gens.

« Étant donné le caractère gravissime de la situation actuelle liée au Covid-19, j’ai horreur de dire que nous devrions saisir cette occasion unique afin de générer une économie résiliente et un avenir plus sain« , a déclaré Mijin Cha, chercheur principal du groupe de réflexion américain Data for Progress et coauteur de la lettre envoyée au Congrès américain. « Mais, nous savons qu’il y aura un stimulus, et c’est à nous de nous assurer que celui-ci investira dans un avenir sobre en carbone« .

Atteindre la neutralité carbone

L’accord de Paris (2015) vise à limiter le réchauffement climatique à 2°C maximum. Pour y parvenir, les émissions de GES doivent atteindre leur maximum le plus rapidement possible, pour retomber à zéro d’ici 2050.

Le passage à un niveau zéro d’émission nette est techniquement possible en Amérique latine, selon un rapport de la Banque Interaméricaine de Développement (BID). Grâce à une production d’électricité sans carbone, à l’électrification de l’industrie et des transports, et à l’efficacité énergétique, l’objectif est réalisable.

Selon un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), la région économiserait jusqu’à 621 milliards de dollars par an si les secteurs de l’énergie et des transports atteignaient la neutralité en matière d’émissions d’ici 2050, et elle créerait également 7,7 millions de nouveaux emplois.

« La décarbonisation est une transformation positive des sociétés et des économies. Plus saines, plus vertes, plus résistantes et plus égalitaires« , a déclaré Adrien Vogt-Schilb, économiste principal à la division du changement climatique de la BID. « Cependant, nous n’avons pas encore pris conscience que la neutralité carbone est techniquement et économiquement réalisable« .

Selon une analyse de la CEPALC, la plupart des contributions nationales déterminées (NDC), dont celles de l’Amérique latine, ne permettent toujours pas d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris. Cette année, pour inverser la tendance, tous les pays devront présenter de nouveaux engagements plus ambitieux.

En avril, le Chili est devenu le premier pays d’Amérique latine à présenter un nouvel NDC. Le gouvernement s’est engagé à atteindre un pic d’émissions en 2025 et à parvenir à la neutralité carbone en 2050. En outre, les objectifs ne sont plus conditionnés par un financement international, comme cela était prévu à l’origine.

« Avoir de bons plans climatiques n’a rien à voir avec l’accord de Paris. Cela a à voir avec le fait que l’économie a déjà changé. Si les pays de la région veulent continuer à exporter des produits à forte teneur en carbone, ils seront rejetés« , a déclaré Pulgar Vidal.

En Amérique latine, le message a du mal à passer« .

Traduction via notre partenaire DialogoChino par Audrey Dubosc