Voici la version de l’article « Duqm, la ville sino-omanaise du sable, publié en 2018, mis à jour en juin 2026 par Melina Abichou.


« Il y a cinq ans, il n’y avait rien ici », explique Hamad Said Al Rawahi alors qu’il roule vite sur une route fraîchement pavée du désert côtier d’Oman, dans sa Mercedes noire brillante. Nous sommes à Duqm, une ville naissante située à environ 480 kilomètres de Mascate. C’était un village de pêcheurs avant 2011, date à laquelle Oman l’a réinventé, avec sa bande de côtes ininterrompues et ses camps bédouins, en tant que nouvelle zone économique spéciale.« Elle a totalement changé », explique Al Rawahi, qui vit à Duqm « depuis quelques années » et travaille dans sa cale sèche. « Maintenant, nous avons des hôtels et des villas cinq étoiles. Il y a des magasins et des supermarchés, des endroits où vous pouvez aller et vous promener. »

La ville a rapidement dépassé ses premiers stades. Le réseau routier de base a été pavé, le port et la cale sèche ont commencé à fonctionner, tandis que la raffinerie de pétrole et les hôtels de luxe ont ouvert leurs portes, lançant la dynamique pour accueillir à terme plus de 111 000 personnes.En 2011, Oman a réinventé ce bout de côte aride en Zone Économique Spéciale (ZES), baptisée SEZAD (Special Economic Zone Authority at Duqm). Le projet est immense : port commercial en eau profonde, cale sèche, raffinerie de pétrole, aéroport international, zones industrielles, quartiers résidentiels et touristiques. L’objectif affiché est de créer une métropole économique de toutes pièces, capable d’accueillir à terme plus de 100 000 habitants.

Signalétique du lancement du Parc Industriel de Duqm – Construit par la Chine à Oman

Al Rawahi dit qu’il a envisagé de quitter Duqm peu après son arrivée, car il n’y avait rien à faire ni à voir. Aujourd’hui, de nouvelles rues et deux hôtels ont vu le jour.

Duqm n’est pas une exception. Le monde compte aujourd’hui plus de 200 nouvelles villes en construction, des déserts d’Asie centrale au Moyen-Orient : Nurkent au Kazakhstan, NEOM en Arabie saoudite, le Nouveau Caire en Égypte, Rawabi en Palestine.

Oman cherche sa place dans cette course à la modernisation, en pariant sur sa géographie plus que sur ses ressources. Car le diagnostic est sévère : l’économie omanaise dépend des hydrocarbures pour environ 70 % de ses exportations et entre 68 % et 85 % de ses recettes publiques. Le FMI avait mis en garde dès 2016 contre l’épuisement possible des réserves avant la fin des années 2020. Duqm est la réponse architecturale à cette angoisse. La position de Duqm est ce qui a attiré l’attention de Pékin. Le port est situé sur la mer d’Arabie, au sud du détroit d’Ormuz, à la croisée des routes maritimes reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Plus des trois quarts des exportations pétrolières d’Oman partent directement vers la Chine.

L’accord fondateur : Oman Wanfang et les 10 milliards de dollars

En mai 2016, Oman Wanfang LLC, un consortium de six entreprises privées chinoises originaires de la région autonome du Ningxia – dont la population hui (musulmane) a servi de vecteur symbolique dans la diplomatie de Pékin avec les États arabes –, signe avec la SEZAD un accord d’usufruit-investissement sur 11 km² de la zone économique spéciale. L’investissement total attendu s’élève à 10 milliards de dollars, financé projet par projet. Le consortium baptise de manière pragmatique sa concession la « ville industrielle sino-omanaise ». Au programme : une raffinerie de pétrole, une usine de méthanol, une centrale électrique, une usine automobile, des matériaux de construction, une zone touristique et des logements pour 25 000 personnes.

Le financement : un mécanisme bancaire international

En juin 2019, un syndicat de six banques, dont la Banque de Chine (BOC), Standard Chartered, JPMorgan et la Société Générale, signe un prêt syndiqué de 1,347 milliard de dollars avec le ministère omanais des Finances, sur une maturité de 15 ans. La garantie est assurée par la MIGA (Banque mondiale) pour 1,7 milliard de dollars, couvrant notamment le risque de non-honoring des obligations souveraines d’Oman.

Duqm a fait l’objet d’investissements massifs à la fois par les autorités publiques et par des acteurs étrangers, accompagnés de dispositifs d’attractivité tels que les zones franches et les exemptions fiscales de longue durée, à l’image de celle de trente ans accordée à Duqm. Ce montage illustre le pragmatisme de la coopération sino-omanaise : le financement n’est pas exclusivement chinois, mais les opérateurs, les ingénieurs et l’agenda stratégique sont bien pilotés depuis Pékin, dans le cadre de la Route maritime de la Soie.

Duqm dans la stratégie globale chinoise

Duqm représente un point stratégique de taille pour la Chine : un nœud pour les marchandises circulant entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe, et une position capable de servir, en temps de crise, de point de relâche pour la marine chinoise hors du Golfe, et donc hors d’une éventuelle fermeture du détroit d’Ormuz.

Les chiffres de 2024 marquent un tournant : Duqm enregistre une hausse de 152 % de son trafic de fret, avec plus de 1 000 escales. Le total des ports omanais atteint 137 millions de tonnes (+15 %). Le paradoxe reste pourtant entier : le port peut traiter 3,5 millions de TEU par an mais n’en a traité qu’un tiers ; ses cales sèches sont prévues pour 120 réparations annuelles mais n’en ont reçu que 85. Les quais ont précédé les navires.

Raffinerie OQ8 à Oman

En janvier 2024, un nouveau terminal conteneurs ouvre (1 000 m de quai, 26 000 TEU de cour). Le Terminal 3, attendu au deuxième trimestre de 2026, ajoutera 2 millions de TEU. En mai 2025, le consortium CAP INFRA – associant Investcorp (Bahreïn), Aberdeen (Royaume-Uni), DEME (Belgique) et le Port d’Anvers-Bruges – investit 550 millions de dollars dans le dragage et la construction d’un nouveau quai. C’est un signal fort : pour la première fois, des acteurs portuaires européens majeurs entrent à Duqm, créant ainsi un contrepoids occidental à la présence chinoise. La raffinerie OQ8, pièce maîtresse du dispositif industriel (9 milliards de dollars, syndicat de 29 banques), tourne depuis mai 2023 à 255 000 barils par jour (en hausse par rapport à sa capacité initiale). Elle a expédié 19 millions de tonnes vers l’Afrique de l’Est et l’Asie du Sud jusqu’en juillet 2025. Ce projet représente le plus grand financement jamais accordé à un projet greenfield, dont une tranche islamique de 890 millions de dollars.

Hydroport de Duqm au Sultanat d’Oman

Cependant, le manque de main-d’œuvre qualifiée représente un frein majeur à l’efficacité du port (pilotes maritimes, soudeurs, ingénieurs) que les 6 000 travailleurs actuels de la zone ne couvrent pas. Ce besoin s’accentue avec les nouveaux chantiers de la transition énergétique, notamment le projet géant d’hydrogène vert HYPORT Duqm et les infrastructures d’acier décarboné, qui poussent la zone à chercher de nouvelles compétences.

Les récents événements au proche orient avec le conflit Iran Etats-Unis et Israël

Le 28 février 2026, les forces américaines et israéliennes lancent l’opération « Epic Fury » contre l’Iran. Dès le lendemain, l’Iran riposte en ciblant les infrastructures des pays du Golfe ayant accordé des facilités militaires aux États-Unis, Oman en tête, en raison d’accords de coopération défensive datant de plusieurs décennies permettant à Washington d’accéder à ses ports et bases aériennes.

Le bilan humain global des frappes iraniennes sur Oman s’établit à trois morts et quinze blessés, dont des travailleurs expatriés et des membres d’équipage de pétroliers. Un tanker battant pavillon des Îles Marshall a été attaqué par un drone sous-marin à 96 km des côtes de Mascate, causant un mort. L’Iran ne cible pas Duqm pour ses investissements chinois mais pour son rôle de base logistique américaine, le port ayant validé des accès stratégiques pour les navires de l’US Navy. Cette distinction est cruciale : aux yeux de Téhéran, l’infrastructure civile et économique de Duqm est indissociable de la présence militaire des États-Unis. Le Sino-Oman Industrial Park se retrouve ainsi pris en otage d’une confrontation dans laquelle la Chine est paradoxalement absente du champ de bataille.

Bombardements iraniens sur Oman – Mars 2026

Dans une sortie stupéfiante depuis la Maison-Blanche, Donald Trump menace de « faire sauter » Oman si le sultanat refusait de rejoindre les accords d’Abraham et de céder sur la question du contrôle du détroit d’Ormuz. La déclaration, relayée par le département d’État sur son compte officiel, intervient après des informations selon lesquelles Téhéran et Mascate discutaient d’un mécanisme de gestion conjointe du trafic maritime dans le détroit. Trump a rejeté toute supervision irano-omanaise : « Ce sont des eaux internationales. Personne ne va les contrôler. C’est nous qui allons y veiller. » La menace visait à empêcher ce que Washington percevait comme une normalisation de facto du rôle régional de l’Iran après la guerre.

La situation d’Oman est inédite dans les annales diplomatiques récentes. Le sultanat est simultanément bombardé par l’Iran pour sa proximité avec les États-Unis, menacé par les États-Unis pour son refus de normaliser avec Israël et de livrer le contrôle d’Ormuz, et contraint par la Chine de préserver ses investissements tout en se gardant de toute hostilité envers Téhéran. Oman incarne ainsi, dans sa chair géographique, la contradiction centrale de l’ordre mondial de 2026 : être un pivot stratégique dans un monde de blocs, c’est être la cible de tous.

La guerre Iran-États-Unis a transformé en urgence immédiate un risque que Pékin gérait jusqu’ici comme un problème à long terme : sa dépendance au détroit d’Ormuz. Environ 45 % des importations pétrolières chinoises et 31 % de son GNL transitent par ce corridor, soit environ 5,4 millions de barils par jour.

La position diplomatique de Pékin est contestée. D’un côté, la Chine a condamné les frappes américano-israéliennes sur l’Iran. De l’autre, elle a cherché à négocier discrètement le passage en sécurité des navires qatariens de GNL, révélant l’étendue de sa dépendance. Ironie suprême : l’Iran a continué à expédier du pétrole vers la Chine tout au long de la crise, au moins 11,7 millions de barils depuis le début de la guerre, tandis que les tankers d’autres pays « éteignent » leurs transpondeurs pour traverser le détroit en espérant ne pas être ciblés. Malgré des stocks stratégiques, des achats préventifs et des efforts de diversification via la Russie, la Chine ne contrôle pas la sécurité du passage par lequel transite l’essentiel de son énergie. Duqm, conçu en partie comme un nœud alternatif au Golfe, s’est avéré lui-même vulnérable.

Les infrastructures chinoises du Sino-Oman Industrial Park n’ont pas été directement touchées lors des frappes de mars 2026. Mais la simple exposition de Duqm en sa qualité de port commercialement actif, adjacent à des installations américaines, révèle une fragilité fondamentale dans la stratégie d’investissement chinoise au Moyen-Orient : les investissements civils et les présences militaires américaines coexistent souvent dans les mêmes infrastructures, rendant les actifs chinois potentiellement collatéraux d’un conflit dont ils ne sont pas acteurs.