Dans le cadre des 10 ans des Nouvelles Routes de la Soie, l’OFNRS mène divers entretiens avec des spécialistes. Aujourd’hui, nous abordons les relations de la Thaïlande avec la Chine, au cours de cet entretien avec la chercheuse Sawasdipakdi Pongkwan.

La caractérisation des relations inter-étatiques par une relation de parenté est sans aucun doute un phénomène culturel. En Asie, les pays ont souvent décrit un autre État comme étant leur frère ou leur sœur, voire leur père ou encore leur fils. Si à l’heure actuelle, aucune étude explique les origines historiques de ce phénomène culturel, cette étiquette implique des relations hiérarchiques. Ce type de relation peut entraîner une attente de loyauté accrue entre les parties, la loyauté étant un principe moral fondamental de la parenté.

Les relations entre les deux pays suivent une trajectoire positive depuis la crise financière asiatique de 1997. Il est indéniable que le coup d’État de 2014 a rapproché Bangkok de Pékin puisque le gouvernement militaire thaïlandais a trouvé en la Chine une alternative attrayante aux pays occidentaux.

Au moins deux facteurs peuvent expliquer le comportement de la Thaïlande :

  • Premièrement, le gouvernement militaire a peut-être cherché à attirer l’attention des pays occidentaux en se rapprochant de la Chine.
  • Deuxièmement, le rapprochement peut avoir été motivé par des similitudes idéologiques.

Pour le moment, je ne pense pas que l’influence de la Chine en Asie du Sud-Est ait diminué. Les échanges commerciaux de la Chine avec les pays de l’ASEAN et les investissements directs étrangers (IDE) dans ces pays n’ont cessé de croître. Toutefois, avec une population vieillissante et une croissance réduite, la Chine pourrait entrer dans une période de croissance plus lente. Si ces symptômes persistent, l’influence économique de la Chine en Thaïlande pourrait se faire ressentir prochainement.

Le président Xi a annoncé cette initiative en 2013 lors de ses visites au Kazakhstan et en Indonésie. Le plan prévoyait la construction d’infrastructures physiques tels que des chemins de fer, des oléoducs et des ports afin de créer un vaste réseau interconnecté pour faciliter le transport et les flux de production. Toutefois, à ce jour, les véritables intentions de « l’Initiative des Nouvelles Routes de la Soie » font toujours l’objet d’un débat :

  • D’une part, certains analystes affirment que cette initiative est motivée par une vision tournée vers l’extérieur ; la Chine aurait l’intention d’établir un réseau interconnecté pour renforcer son influence mondiale, en augmentant la dépendance des autres pays à son égard, que ce soit en termes de besoins financiers ou bien technologiques.
  • D’autre part, certains analystes soutiennent que « l’Initiative des Nouvelles Routes de la Soie » sert principalement des objectifs nationaux. La Chine chercherait donc à exporter chez ses voisins ses capacités excédentaires.

Il est important de noter que ces deux explications ne s’excluent pas nécessairement l’une et l’autre.

Le transport ferroviaire est connu pour être un mode de transport plus fiable et plus rentable que d’autres types de logistique, tels que les camions et les avions. Effectivement, les trains peuvent transporter une grande quantité de produits à la fois, réduisant ainsi les coûts logistiques. Puis, le réseau ferroviaire est moins susceptible d’être affecté par le coût du carburant, qui semble fluctuer davantage ces dernières années.

Si elle est construite avec succès, la ligne ferroviaire améliorera considérablement la qualité des transports interrégionaux en Thaïlande. Cela permettra non seulement d’améliorer la rentabilité et l’efficacité du transport des marchandises et des produits manufacturés, mais elle offrira également aux habitants une alternative attrayante à la migration vers une grande ville comme Bangkok.

Grâce à la ligne ferroviaire du nord-est, les habitants pourront résider dans d’autres provinces, tout en travaillant dans la capitale thaïlandaise où se concentre le plus grand nombre d’emplois. Toutefois, la dépendance à la technologie chinoise présente un risque. L’entretien du chemin de fer ne dépendrait exclusivement que de la Chine puisque les pièces ont été produites par ces derniers et cela donnerait aux Chinois un avantage significatif.

Je ne pense pas que les gens soient bien informés sur les projets chinois en Thaïlande. En effet, aucun projet n’a été officiellement désigné comme faisant partie des « Nouvelles Routes de la Soie » hormis les négociations sur le train à grande vitesse au Nord-Est de la Thaïlande. Pourtant, il est important de noter qu’après une longue discussion sur le taux d’intérêt approprié, le gouvernement thaïlandais a décidé de n’utiliser que la technologie chinoise pour la construction et l’entretien du projet ferroviaire.

L’enquête la plus complète actuellement disponible est « l’État de l’Asie du Sud-Est », menée par le Centre d’études de l’ASEAN à l’Institut ISEAS-Yusof Ishak de Singapour. Selon l’enquête de 2023, lorsqu’on leur a demandé de s’aligner sur l’un des deux rivaux stratégiques, les personnes interrogées en Thaïlande ont majoritairement choisi de s’aligner sur les États-Unis, tandis que 43,1 % d’entre elles ont choisi la Chine.

Lorsque l’échantillon de personnes concernées a été interrogé sur leur confiance à l’égard de la contribution de la Chine à la sécurité, à la prospérité et à la gouvernance, la majorité d’entre eux ont exprimé soit aucune confiance, soit peu de confiance. En revanche, lorsque la même question a été posée à propos de l’Union européenne et des États-Unis, la majorité des personnes interrogées se sont déclarées confiantes ou très confiantes.

Les résultats de l’enquête révèlent donc des opinions complètement divisées à l’égard de la Chine et de l’Occident ; d’après mes observations, cette division est due à la diversité des positions politiques nationales. Ceux qui ont protesté contre le gouvernement militaire, par exemple, ont tendance à être plus pro-occidentaux que ceux qui l’ont soutenu.

L’aspect commercial est relativement simple en soi ; l’existence du réseau ferroviaire améliore la circulation des marchandises au-delà des frontières et vraisemblablement à moindre coût. Simultanément, le peuple peut facilement avoir accès à ce réseau, ce qui favorise le tourisme et le développement des relations interpersonnelles. Si telle est l’intention de la Chine, il est possible de conclure en disant que les échanges commerciaux et les relations interpersonnelles se développeront naturellement grâce à un mode de transport plus pratique.

Hormis le projet de train à grande vitesse du nord-est, qui se rapproche le plus du projet chinois et qui n’a pas été entièrement achevé, il n’y a pas véritablement d’autres projets. De nombreuses cérémonies d’inauguration ont eu lieu au début de la construction, mais les progrès réels ont été lents et laborieux. Selon une estimation récente, l’ensemble du chemin de fer devrait être achevé en 2028.

En termes d’activités économiques, il est certain que la Chine est l’un des principaux partenaires commerciaux de la Thaïlande. Il est également indéniable que la Thaïlande dépende fortement de la Chine pour l’exportation de ses produits agricoles, en particulier des fruits.Cette dépendance a toutefois un coût. Les investisseurs chinois peuvent facilement dominer le marché thaïlandais en imposant leurs prix, ce qui ne laisse aux Thaïlandais que peu ou pas de marge de manœuvre pour négocier leurs prix.

Jusqu’à présent, le projet de chemin de fer du nord-est ne s’est pas encore concrétisé. Ce retard peut être attribué à l’incapacité du gouvernement thaïlandais à accélérer le projet voire la volonté de la Chine à maintenir des taux d’intérêt élevés. Je pense que les universitaires nous mettent en garde quant à la capacité des petits pays à négocier efficacement avec la Chine. Dans le cas de la Thaïlande, il semble qu’elle ait soit la possibilité d’accepter les offres défavorables, soit celui d’abandonner complètement le projet ferroviaire. Le compromis, dans ce cas, consisterait à utiliser la technologie chinoise tout en ayant recours à ses propres ressources/finances.

La Chine est très proche de la Thaïlande et, compte tenu de sa population massive, il n’est pas surprenant que de nombreux touristes chinois choisissent la Thaïlande comme destination. Toutefois, il ne faut pas oublier qu’une dépendance excessive à l’égard d’une seule source de revenus constitue toujours un risque.

Une autre préoccupation spécifiquement liée au tourisme chinois est l’émergence des circuits « zéro baht ». Il s’agit de forfaits extrêmement bon marché, proposés aux touristes chinois par des agences de voyage chinoises. Ces derniers encouragent leurs clients à acheter des souvenirs ou à dîner dans des restaurants qui versent principalement des commissions aux guides touristiques chinois se trouvant en Thaïlande. Par ailleurs, ces magasins et restaurants sont choisis au préalable par les agences de voyage chinoises et sont également détenus par des Chinois. La Chine a mis en place un véritable modèle commercial « en circuit fermé » en empêchant les locaux/le peuple thaïlandais de profiter des dépenses des touristes.

La Thaïlande ne joue pas un rôle majeur entre l’ASEAN et la Chine. Après tout, les dix pays membres de l’ASEAN entretiennent chacun des relations bilatérales avec la Chine et la plupart d’entre eux accueillent au moins un projet de « l’Initiative des Nouvelles Routes de la Soie ».

Par ailleurs, le Cambodge et le Laos restent les partenaires les plus proches de la Chine au sein de l’ASEAN et jusqu’à présent, la Thaïlande n’a pas encore agi de façon explicite en faveur de la Chine.

Tout d’abord, avoir une relation amicale n’équivaut pas à être un allié. Si le mot « allié » désigne une relation contractuelle formelle, comme on l’entend dans le domaine des relations internationales, la Thaïlande n’est certainement pas un allié formel de la Chine. Toutefois, dans la pratique, la Thaïlande s’est rapprochée de la Chine sur les plans économique et militaire. Le commerce entre les deux pays s’est considérablement développé et la Thaïlande a augmenté ses achats d’armes auprès de la Chine. Le gouvernement thaïlandais a également décidé d’utiliser exclusivement les vaccins chinois au début de la pandémie.

Concernant les positions politiques de la Thaïlande sur la scène internationale, il semblerait que le pays s’est éloigné des valeurs occidentales pour se rapprocher de celles de la Chine. Par exemple, en octobre 2022, la Thaïlande s’est abstenue de voter une résolution de l’ONU condamnant les référendums russes en Ukraine. Toutefois, en 2023, la Thaïlande est revenue sur sa position et a voté en faveur d’une résolution de l’ONU visant à mettre fin à la guerre en Ukraine.

Pour le moment, il est trop tôt pour conclure d’une véritable proximité voire complicité entre la Thaïlande et la Chine. À l’avenir, le gouvernement thaïlandais pourrait très bien chercher à renforcer ses relations avec un nouveau partenaire, tel que l’Union européenne.

Un tel projet ne devrait pas être considéré comme concurrent à « l’Initiative des Nouvelles Route de la Soie » chinoise, du moins en théorie. L’amélioration des infrastructures de transport contribue à la connectivité mondiale. Néanmoins, si la Chine considère l’initiative de Bruxelles comme un moyen d’exercer une influence sur les petits pays, ce nouveau mouvement pourrait être perçu comme une menace.

Quoi qu’il en soit, les petits pays sont les gagnants de ce jeu étant donné que cela leur donne un accès à de plus grande sources de financement. En plus d’avoir la possibilité de choisir les pays avec lesquels ils souhaitent négocier, les petits pays augmentent la probabilité d’obtenir un meilleur accord. Néanmoins, les conditions que le « Global Gateway » imposent pourrait rendre le mouvement moins attrayant que l’initiative chinoise. Il s’agit par exemple de la question de la transparence ou des valeurs démocratiques qui, bien que nécessaires, pourraient être perçues comme contraignantes par certains pays en développement.


Propos recueillis par Nutnaree Panich