À l’occasion du 35ème anniversaire de l’établissement des relations entre l’Uruguay et la Chine, le président uruguayen Luis Lacalle Pou s’est rendu dans l’Empire du Milieu pour une visite diplomatique de 4 jours. À l’agenda de cette visite, on retrouve les discussions en vue d’un Accord de Libre Échange (ALE) entre ces deux pays, ainsi que l’intensification des investissements chinois dans le cadre de l’expansion sur le sol uruguayen du projet de l’Initiative la Ceinture et la Route.
La délégation uruguayenne se composait du ministre des Affaires Étrangères, de l’Économie et des Finances, de l’Industrie, l’Énergie et l’Industrie minière, ainsi que de l’Élevage, l’Agriculture et la Pêche. Une quarantaine de représentants du secteur privé uruguayen était également présent lors de la visite.
Luis Lacalle Pou a commencé sa rencontre lundi 24 novembre par une visite de la Grande Muraille de Chine et de la Cité interdite (Pékin). Le président s’est ensuite entretenu mardi avec Ren Hongbin, le directeur du Conseil chinois pour la promotion du commerce international, en présence de représentants d’entreprises uruguayennes et chinoises, afin d’échanger sur les opportunités de coopération et d’échanges commerciaux entre ces deux pays. Mercredi, Luis Lacalle Pou s’est entretenu avec son homologue Xi Jinping. Ce dernier a annoncé sa volonté d’établir un nouveau “partenariat stratégique complet” avec l’Uruguay et d’enrichir leur coopération. Plus de 20 accords de coopérations ont été signés en présence des deux chefs d’états, incluant notamment un projet d’établissement d’un laboratoire commun dans le domaine de pointe des produits bio nano-pharmaceutiques. Le gouvernement uruguayen a déclaré que les accords de coopération commerciale signés mercredi pourraient accroître les exportations agricoles de 750 millions de dollars. Les deux présidents se sont également engagés à continuer les efforts pour accélérer le projet d’ALE entre les deux pays. Jeudi, Luis Lacalle Pou a rencontré le plus haut législateur chinois, Zhao Leji. Ce dernier a déclaré vouloir “renforcer les échanges entre les organes législatifs” des deux pays.
Le détail des accords
Un communiqué de presse a annoncé la signature de 24 accords, qui visent à dynamiser les échanges commerciaux et les investissements entre les deux pays. De nouveaux produits agroalimentaires uruguayens ont été autorisés à entrer sur le marché chinois grâce à des nouveaux protocoles sanitaires dans les domaines de la viande bovine, la viande ovine, les chevaux de sports, les agrumes (y compris les citrons) et les produits de la mer. Un plan de coopération culturel a de même été signé, prévoyant une augmentation des bourses dans les universités chinoises pour les étudiants uruguayens, ainsi que l’ouverture de nouveaux centres Confucius d’enseignement du mandarin en Uruguay. Les accords couvrent aussi une coopération en matière de géoscience, de santé et de technologie, comme l’illustre l’annonce d’une collaboration sur les recherches en Antarctique et l’ouverture d’un laboratoire conjoint en bio-nano-pharmacie. Luis Lacalle Pou a de même affirmé son principe de neutralité technologique et invite les entreprises chinoises à participer à la construction de réseaux 5G en Uruguay. Finalement, un plan de coopération dans le domaine du développement de l’économie verte et digitale a été signé. La signature de ces accords de coopération entre les deux pays témoigne d’une volonté forte de la Chine d’accroitre ses investissements en Uruguay, notamment dans les projets d’infrastructures, d’énergie et de développements digitaux, afin de faciliter les échanges commerciaux et d’implanter les entreprises et les intérêts chinois sur le sol latino-américain.

Les Enjeux Économiques et Commerciaux de la visite
L’enjeu premier de cette visite était la continuation des discussions en vue de la signature d’un ALE. Ces dernières années, la Chine est devenue le principal partenaire commercial de l’Uruguay. En 2022, 28 % de ses exportations étaient destinés au marché chinois, avec notamment une prédominance des produits agricoles et d’élevage. Le secteur bovin est l’un des piliers de l’économie d’exportation uruguayenne, puisque près de 80% de son bétail est exporté, ce qui lui rapporte environ 3 milliards de dollars chaque année. Cependant, les producteurs de viande bovine sont confrontés à des droits de douane de 26% aux États-Unis et de plus de 45% dans l’Union européenne, une fois leurs faibles quotas épuisés. De même, en l’absence d’un ALE, les tarifs douaniers chinois sur les produits bovins uruguayens sont de 12%. À titre de comparaison, l’Australie dispose d’un tarif préférentiel de 3.3% sur ces mêmes droits de douanes, alors que les producteurs néo-zélandais n’en payent pas, grâce à un ALE. Selon une étude réalisée par l’Institut national de la viande de l’Uruguay en 2021, si un accord de libre échange était signé entre l’Uruguay et la Chine et que les exportations bovines uruguayennes n’étaient pas soumis à des droits de douanes, l’industrie d’élevage pourrait économiser la somme considérable de 150 millions de dollars par ans. D’autres pays d’Amérique Latine disposent déjà d’ALE avec la Chine, tels que le Chili, le Costa Rica, l’Équateur et le Pérou. Un ALE pourrait de même faciliter les exportations chinoises de vêtements, chaussures, téléphones portables, motos, et climatiseurs vers l’Uruguay. Ainsi, il existe un enjeu économique immense derrière la potentielle signature d’accords économiques entre l’Uruguay et la Chine.

Les enjeux géopolitiques du potentiel ALE
La visite de Luis Lacalle Pou en Chine a mis en lumière les enjeux géopolitiques autour du Mercosur, en vue d’un rapprochement sino-uruguayen. Il existe, au sein du Mercosur, une opposition au projet de rapprochement commercial avec la Chine. Le nouveau président argentin Javier Milei est un fervent critique de la Chine et préfère s’aligner sur une politique commerciale proche des États-Unis. Le Paraguay, quant à lui, continue de reconnaître Taiwan comme le seul gouvernement légitime de « Chine. » L’Uruguay avait proposé la signature d’un ALE avec la Chine en 2021, mais s’était heurté à l’opposition des membres du Mercosur qui préfèrent établir un ALE avec l’Europe à la place et qui avaient menacé de prendre des mesures contre l’Uruguay si ce dernier venait à conclure un accord.

Dans ce contexte, il est improbable de voir le Mercosur discuter d’accords de libre échanges avec Pékin. Si l’Uruguay venait à le signer unilatéralement, cela constituerait une violation de l’Article 1 du Traité d’Asuncion, qui fixe une politique tarifaire commune pour les partenaires commerciaux des pays du bloc. De même, les ventes supplémentaires pour les ranchs d’Uruguay se feraient au détriment des producteurs de viande bovine du Brésil et de l’Argentine. Cela engendrerait de fortes tensions au sein de ce même bloc. En 2006 déjà, l’Uruguay était sur le point de signer un accord de libre-échange avec les États-Unis, mais son gouvernement de l’époque a finalement rejeté l’accord par crainte d’être expulsé du Mercosur s’il venait à le conclure. Ainsi, la signature d’un ALE avec la Chine mènerait à des frictions considérables entre les pays du Mercosur et affaiblirai la cohésion et l’unité du bloc.
Bien que la visite de Luis Lacalle Pou ait ouvert des portes pour un partenariat économique rapproché entre l’Uruguay et la Chine à travers les négociations d’un Accord de Libre Échange, elle a également révélé des tensions géopolitiques importantes au sein du Mercosur.
Par Aloïs Mottard, Chargé de veille du Pôle Amérique Latine
