Depuis quelques semaines, des tensions sont apparues entre les Îles Salomon et d’autres pays du Pacifique, dont principalement l’Australie, en raison du projet d’accord de sécurité entre la Chine et les Îles Salomon.

Mais quel est cet accord cadre qui pose tant de problème à l’Australie principalement ? C’est un accord préliminaire qui prévoirait notamment la construction d’une base navale aux Îles Salomon, mais également le déploiement de l’armée ou de policiers chinois sur le territoire pour assurer la sécurité des ressortissants chinois1 et de projets clés menés sur le territoire.

Pour rappel, cet accord n’a pas encore été adopté officiellement, l’information a été rendue public fin mars par l’agence de presse Reuters.

Un discours australien jugé colonialiste

Canberra s’est très rapidement positionnée contre cet accord. En effet, le pays estime que ce projet d’accord de sécurité pourrait « déstabiliser » la région du Pacifique Sud. Ce qui explique cette position du gouvernement australien est due à la Chine ; la relation entre les deux pays est sous tension, en raison de rivalités pour déterminer qui est le leader régional dans le Pacifique.

Ce sont certains propos tenus par des analystes, politiciens et médias australiens qui ont ranimé les tensions concernant cet accord de sécurité. En effet, certains se sont exprimés ouvertement, comme David Llewellyn-Smith, éditeur fondateur de MacroBusiness et ancien propriétaire du principal journal d’affaires étrangères de la région Asie-Pacifique The Diplomat, qui a annoncé que l’Australie « doit préparer l’invasion des Îles Salomon ». Il a qualifié l’accord « de crise des missiles de Cuba pour l’Australie », et a également déclaré que « s’il le faut, la nation [l’Australie] devrait envahir et capturer Guadalcanal2 afin d’organiser un changement de régime à Honiara » pour protéger « la souveraineté et la démocratie’ de l’Australie.

De son côté, Cleo Paskal, membre associé du programme Asie-Pacifique du groupe de réflexion sur les affaires internationales Chatham House, a déclaré que « cet accord aurait pu être copié et collé à partir des accords coloniaux du 19e siècle conclus dans le Pacifique ».

Ces discours ont grandement choqué, et rappellent pour beaucoup la mentalité colonialiste de l’Australie vis-à-vis des Pays Insulaires du Pacifique. Certains experts, comme Chen Hong, directeur du Centre d’études australienne de l’Université normale de Chine orientale, accuse l’Australie de vouloir volontairement entraver la coopération entre la Chine et les Îles Salomon, et ainsi déformer cette coopération en matière de sécurité.

L’Australie entretient depuis longtemps des relations diplomatiques et de sécurité étroites avec les îles Salomon et le Premier ministre Scott Morrison s’est rendu dans la capitale Honiara peu de temps en 2019.

La préoccupation principale pour Canberra est le projet d’installation d’une base militaire, qui nuirait selon le pays à ses intérêts et déstabiliserait la région. De plus, selon l’Australie, cela permettrait à la Chine d’étendre son influence ainsi que sa puissance plus profondément dans la région. Les États-Unis partagent le même avis.

Quel son de cloche du coté des Iles Salomon ?

Le 29 mars, lors d’un discours devant le Parlement à Honiara, Manasseh Sogavare, Premier Ministre des Îles Salomon, a déclaré que l’accord était prêt à être signé, et que son pays n’avait subi aucune pression de la part de leurs « nouveaux amis ». Ainsi, les rumeurs sur le fait que son gouvernement aurait subi de fortes pressions de la part du gouvernement chinois pour autoriser la construction de la base navale sont démentis. Il a d’ailleurs qualifié ces propos de « sans fondement » et « très insultants ». Le Premier Ministre des Îles Salomon, n’a pas apprécié les critiques venant de pays étrangers, comme l’Australie, sur le fait que son gouvernement « serait inapte à gérer ses propres affaires ».

Port de Honiara, dans la capitale des îles Salomon

Il est important de noter que le projet de la construction d’une base militaire chinoise a été démenti par le Premier Ministre ; « il n’y avait aucune intention de demander à la Chine de construire une base militaire dans les îles Salomon ». Cependant, l’accord prévoit toujours la fourniture d’une demande d’assistance militaire, comme évoqué précédemment, et l’autorisation aux navires chinois de transiter par les Îles Salomon (escale, transition, réapprovisionnement logistique).

Sogavare tient néanmoins un discours rassurant à l’égard du gouvernement australien en expliquant que les accords de sécurité déjà existants avec l’Australie « resteraient intacts », et que cette dernière avec la Nouvelle-Zélande demeureraient « des partenaires de choix dans les moments critiques ». Cependant, il a tenu à préciser que selon lui, les Îles Salomon avait besoin de diversifier ses relations pour répondre aux besoins de sécurité.

Nous accueillons tout pays qui est prêt à nous soutenir dans notre espace de sécurité. Il n’y a pas d’intention sournoise, ni de plan secret – il s’agit de la décision d’une nation souveraine qui a à cœur son intérêt national.

Manasseh Sogavare, Premier Ministre des Îles Salomon, discours du 29 mars 2022 devant le Parlement à Honiara

Par ces parole rassurantes, le Premier Ministre souhaite rester neutre dans cette situation sous tensions et ainsi appelle au calme ; le pays « ne choisira pas de camps », et refuse de « s’engager dans une quelconque lutte de pouvoir géopolitique ».

Toutefois, le 19 avril, c’etait signé. Pékin a annoncé, avoir signé un accord de sécurité avec les îles Salomon, malgré les fortes réticences exprimées par plusieurs pays occidentaux qui s’inquiètent des ambitions militaires chinoises dans le Pacifique.. Concernant les Îles Salomon et l’Australie, le lien n’est pas encore coupé et reste fort. En effet, la Solomons International Assistance Force qui avait été déployée pendant les émeutes en novembre a été prolongée, et les deux pays se sont entendus sur la construction de nouveaux projets, ainsi qu’une aide budgétaire.

Camille Gisbert

Cheffe du pôle Pacifique-Océanie


1 Cette volonté de protéger les ressortissants chinois est dû aux émeutes de novembre 2021 aux Îles Salomon, en partie à l’égard du Premier ministre Manasseh Sogavare, après avoir rompu en 2019 les liens diplomatiques avec Taïwan, entretenu depuis de longues années, pour s’orienter vers Pékin. Pendant ses émeutes, de nombreux magasins et habitations de ressortissants chinois ont été brûlés et pillés. D’autres facteurs ont contribué à la montée du mécontentement aux Îles Salomon, comme l’opposition au pouvoir de Sogavare, les rivalités inter-insulaires (qui ont été renforcées suite à la rupture avec Taiwan), et le taux de chômage élevé. Des accusations de corruption ont également été remontées ; des députés se seraient vu offrir des centaines de milliers de dollars par la Chine en échange de leur soutien. Plusieurs pays étaient alors intervenus, dont l’Australie, les Fidji, la Nouvelle-Zélande, et la Papouasie-Nouvelle-Guinée en déployant des forces de maintien de la paix, mais également la Chine.

2 Île qui constitue une province des Îles Salomon

3 Rumeurs qui ont été relayées par des médias australiens, et certaines personnalités comme Peter Jennings, directeur exécutif de l’Australian Strategic Policy Institute (ASPI) sur le fait que Sogavare serait corrompu et voudrait à tout prix rester au pouvoir.