Le 10 septembre 2021, la Géorgie et l’entreprise chinoise China Railway and Tunnel Group entamaient les travaux d’un axe reliant les villages de Kvesheti-Kobi. Qualifié de “projet du siècle” par le Premier ministre géorgien Irakli Garibashvili, la route inclut un tunnel, qui doit devenir le plus long du Caucase-Sud, permettant de relier la Géorgie à la Russie plus efficacement.

Un rapprochement russo-géorgien ?

Depuis la guerre russo-géorgienne de 2008, les relations entre les deux pays sont particulièrement tendues. Les régions sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud ont proclamé leur indépendance de la Géorgie et sont protégées/occupées par l’armée russe. Depuis, il n’y a pas de relations diplomatiques entre Moscou et Tbilissi. L’impact économique est également important : alors que trois routes reliaient la Russie du sud à la Géorgie, deux passent par les régions sécessionnistes. Ainsi, la route reliant la Géorgie à Sotchi passe par l’Abkhazie et est désormais fermée, comme l’une des routes reliant la Géorgie à la Kabardino-Balkarie et l’Ossétie du Nord passant par l’Ossétie du Sud. Il ne reste qu’une route, reliant directement Tbilissi à Vladikavkaz (Ossétie du Nord, en Russie). Cette route passe par une zone montagneuse difficile d’accès, fermée en hiver à cause des conditions climatiques et des risques d’accident.

C’est l’un des axes les plus difficiles de cette route qui doit être remplacé par la nouvelle route Kvesheti-Kobi. Le nouvel axe doit relier les deux villages par une route de 23km, dont 9km de tunnel, au lieu des 34km existants dans les montagnes. C’est donc un gain de 11km et un gain de temps de quarante cinq minutes. Il devrait également être utilisable quelle que soit la saison. Le projet est financé par la Banque Européenne pour le Reconstruction et le Développement et la Banque Asiatique de Développement, pour un budget total évalué à 400 millions de dollars. Ce sont deux entreprises chinoises China Railway and Tunnel Group et China Railway 23rd Bureau Group qui doivent s’occuper de l’ensemble du chantier. Un tunnelier de 15m de diamètre fabriqué en Chine sera également utilisé, montrant l’omniprésence de la Chine dans la construction des routes, des tunnels et des ponts qui composeront le nouvel axe[1][2].

La construction de ce nouvel axe de communication pourrait permettre un rapprochement entre Moscou et Tbilissi, comme elle pourrait braquer les oppositions. Côté russe, il n’y a aucune raison de s’opposer à une amélioration des voies de communication avec le voisin méridional. En revanche, côté géorgien, le pays est divisé entre ceux qui veulent un rapprochement avec Moscou, tant économique que politique, pour trouver une solution aux conflits abkhazes et ossètes, et les hardliners qui s’opposent à toutes relations avec le voisin du nord. Certaines voies géorgiennes ont ainsi mentionné le risque que la Russie puisse utiliser cette route augmentée pour des fins militaires, avec les tanks russes qui sont entrés à Tbilissi en 2008 en mémoire. Un rapprochement russo-géorgien pourrait effectivement donner un ascendant supplémentaire à Moscou sur Tbilissi, ce que les élites hostiles à la Russie refusent catégoriquement.

Un deuxième sujet géopolitique à garder en tête est que l’amélioration de la route Tbilissi-Vladikavkaz pourrait affaiblir la position de l’Ossétie du Sud. Si officiellement, la zone frontière entre l’Ossétie du Sud et la Géorgie est fermée, les autorités de Tskhinvali ont tout à craindre d’un tel rapprochement russo-géorgien. La position stratégique de la petite région perdrait de son importance, et les leviers de négociations des autorités sud-ossètes seraient réduits en cas de dialogue pour trouver un compromis au conflit. Un troisième point important est la pertinence de ce que la Géorgie pourrait tirer de cette route. En effet, si la route peut permettre au développement local, elle permet surtout de replacer la Géorgie dans le carrefour caucasien, reliant par voie terrestre la Russie à la Turquie, l’Iran et surtout l’Arménie. Cette route bénéficiera-t-elle surtout à Tbilissi ou à Yerevan ?

Recomposition des axes de communication

Jusqu’en 2020, la Géorgie avait une place unique dans le Caucase : si le commerce entre les deux pays avaient un certain niveau, la Géorgie était l’unique pays pouvant relier l’Arménie à la Russie. L’Arménie a deux frontières fermées (Turquie et Azerbaïdjan) sur quatre, et seules les frontières géorgiennes et iraniennes sont ouvertes. La Russie étant le premier partenaire commercial de l’Arménie, entre 60 et 70% des biens échangés par les deux pays passent par la route géorgienne. Notons également que la route terreste turco-russe, ainsi que la route azerbaïdjanaise de Gandja et Shaki prennent également cette route[3].

Depuis la guerre du Haut-Karabakh d’automne 2020, l’accord accompagnant le cessez-le-feu entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan prévoit l’ouverture des voies de communication entre les deux pays. L’accord reste flou, l’Azerbaïdjan revendiquant un corridor, l’Arménie réfutant ce fait et ne parlant que d’ouvertures des frontières. En revanche, si une route commerciale doit effectivement relier l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan (à l’ouest de l’Arménie), la route globale doit également relier Derbent (Daguestan russe) à Yerevan, via le Syunik arménien et le Nakhitchevan. Cela permettrait à l’Arménie d’avoir une deuxième voie de communication avec la Russie. Cette nouvelle situation affaiblit la position géorgienne, qui perdrait sa place stratégique entre la Russie et l’Arménie.

Toutefois, les relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ne s’améliorent pas, et si des ouvertures ont été réelles, comme l’Arménie qui a ouvert son espace aérien à l’Azerbaïdjan et la Turquie[4], les fermetures ont plus été la norme. L’Azerbaïdjan a bloqué la route reliant le nord de l’Arménie au sud en août 2021[5], puis a commencé à contrôler et taxer les camions iraniens empruntant cette route en septembre[6][7]. L’heure n’est pas donc pas tant à la réouverture qu’aux blocages des voies de communication.

Dans ce contexte, la construction du tunnel Kvesheti-Kobi pourrait modifier la donne régionale. L’ouverture est prévue pour 2024, tandis que l’ouverture des voies de communication entre Arménie et Azerbaïdjan nécessiterait de nombreuses rénovations qui ne semblent pas prêtes de commencer. Pour l’Arménie, la route géorgienne reste bien plus rapide qu’un passage ferroviaire par Derbent, ou une hypothétique ligne reliant Ijevan à Qazax puis Bakou et Derbent, route qui été mentionnée début 2021 puis totalement oubliée[8]. Si les projets de bonnes volontés ont été évoqués après la guerre, il semble que la route géorgienne augmentée par le tunnel Kvesheti-Kobi reste la plus intéressante pour Yerevan. Pour l’Arménie, l’ouverture de cette route remet donc en cause la pertinence d’ouvrir les voies de communication avec l’Azerbaïdjan. Plus l’ouverture de la nouvelle route se rapproche, moins Yerevan n’a intérêt à faire de concessions à Bakou.

La Chine dans le Caucase ?

La Chine, en construisant le nouveau tronçon de la route Tbilissi-Vladikavkaz, bouscule ainsi deux situations géopolitiques locales : dans les relations russo-géorgiennes et dans les relations arméno-azerbaïdjanaises. Si le projet initial n’est pas nécessairement chinois, la présence de la Banque Asiatique de Développement, le choix de l’entreprise China Railway and Tunnel Group et l’utilisation d’un tunnelier chinois montrent l’importance de Pékin dans l’ouverture de cette nouvelle voie de communication. Ce n’est bien sûr pas le premier investissement chinois dans les infrastructures locales, ceux-ci sont nombreux allant du port d’Anaklia[9] aux infrastructures en Azerbaïdjan[10]. Côté arménien, les infrastructures chinoises sont moins nombreuses, tandis que les investissements chinois dans les infrastructures reliant Bakou-Tbilissi-Kars[11], excluant l’Arménie, sont vécues avec rancoeur. Le projet indien de North-South Corridor, devant concurrencer la Belt and Road chinoise sont de plus en plus évoqués à Yerevan, car il pourrait relier l’Iran à la Russie ou l’Europe via l’Arménie et la Géorgie (et excluant donc les rivaux turc et azerbaïdjanais)[12]. Toutefois, le tracé du corridor indien n’est pas défini, et rien n’indique clairement qu’il passera par l’Arménie et non l’Azerbaïdjan[13].

La nouvelle route Kvesheti-Kobi pourrait améliorer la vision de la Chine en Arménie, bien qu’elle soit censée servir avant tout à la Géorgie. En revanche, le développement d’infrastructures caucasiennes est indissociable de la géopolitique locale. Dans ce contexte, Pékin ne peut se contenter d’ouvrir de nouvelles voies de communication sans penser à une stratégie plus globale dans la région.


Par Thomas Ciboulet – Diplômé de Sciences Po Paris et de l’INALCO, analyste en relations internationales spécialisé sur l’Asie centrale, le Caucase et le Moyen Orient


[1] Site officiel du projet https://kveshetikobiroad.ge/en/

[2] “Construction of a new Kvesheti-Kobi road and 9 km long tunnel has been launched”, Roads Department of Georgia, 11 Juin 2021

[3] David PIPIA, Mariada TSAAVA, “The Georgian Military Highway or ‘bottleneck’ of the Caucasus?”, Jam News, 5 Avril 2021

[4] “Turkey’s flag carrier conducts first flight to Baku via Armenian airspace after Karabakh victory” Yeni Safak, 29 Décembre 2020

[5] Karine GHAZARYAN, Azerbaijani forces block key road through southern Armenia, Eurasianet, 26 Août 2021

[6] “Azerbaijan inspecting Iranian trucks traveling to Armenia: report”, Tehran Times, 13 Septembre 2021

[7] Heydar ISAYEV, Ani MEJLUMYAN, “Azerbaijan starts charging Iranian trucks supplying Armenia”, Eurasianet, 14 Septembre 2021

[8] Ani MEJLUMYAN, “Armenia proposing restoration of rail route through Azerbaijan to Russia”, Eurasianet, 4 Mai 2021

[9] Gia MOSASHVILI, “L’Initiative la ceinture et la route et la Géorgie en tant qu’économie participante”, Observatoire Français des Nouvelles Routes de la Soie, Juin 2020

[10] Orkhan BAGHIROV, “Azerbaijan and China Sign $800 Million Economic Package: The Geo-Economic Implications”, The Jamestown Foundation, 29 Mai 2019

[11] “Quel bilan pour la ligne Bakou-Tbilissi-Kars ?”, Observatoire Français des Nouvelles Routes de la Soie, 11 Février 2020

[12] Paruyr ABRAHAMYAN, “Was China All Innocent During the 2020 Artsakh War?”, Erevan Report, 6 Septembre 2021

[13] Yeghia TASHJIAN, “Armenia and India’s Vision of “North-South Corridor”: A Strategy or a “Pipe Dream”?”, Armenian Weekly, 24 Mars 2021