Le Parti communiste chinois (PCC) souhaite réaliser deux objectifs pour le centenaire du Parti : d’ici 2021, construire une société modérément prospère sous tous ses aspects et d’ici 2049, construire un pays socialiste moderne prospère, fort, démocratique, culturellement avancé et harmonieux (Leung, 2019). La capacité du Parti communiste chinois à rester au pouvoir dépend fortement de sa gestion de la Belt and Road Initiative (BRI). Par conséquent, les nouvelles routes de la soie comportent aussi un volet politique, elles sont un récit développé par le gouvernement pour consolider son pouvoir invoquant un passé commun d’humiliation et de la nostalgie des temps glorieux de l’Empire du Milieu (Zheng Wang).

Le « rêve chinois » est un outil d’autolégitimation. Xi Jinping a déclaré en novembre 2014 : « Nous devons accroître le soft power de la Chine, proposer un récit chinois et mieux communiquer le message de la Chine au monde ». L’objectif principal est de faire de la Chine une puissance globale via la BRI (Lincot, 2019). En effet, la Chine est une puissance émergente et veut se positionner comme telle et assoir sa légitimité, comme les autres grandes puissances avant elle, elle propose un modèle pour le pays et pour le reste du monde. Richard T.Griffiths, dans Revitaliser la route de la soie: la ceinture et la route chinoise (2017), explique la nécessité de maintenir un dynamisme et de créer un discours autour des nouvelles routes de la soie afin qu’elles ne soient pas une simple juxtaposition de projets d’infrastructure mais une vision globale du Parti pour la Chine et pour le monde, pour les pays qui la rejoindraient volontairement.

A propos du « rêve chinois », Xi Jinping a affirmé lors du 19ème Congrès du Parti communiste chinois (PCC) que le parti était « confiant et plus que jamais capable de réaliser l’objectif d’une renaissance nationale ». « Le rêve chinois, après tout, est le rêve du peuple. Nous devons sans cesse apporter des avantages à la population. Réaliser le grand renouveau de la nation chinoise, c’est le rêve national de l’histoire moderne » (Président Xi Jinping). Le projet BRI est une initiative personnelle du président Xi Jinping. Selon le docteur en sciences politiques Caroline Galacteros, c’est un projet puissamment collectif et donc intrinsèquement politique, qui intervient lors d’une période de ralentissement de la croissance économique chinoise. Avec les nouvelles routes de la soie, Xi Jinping réaffirme sa maîtrise du pouvoir et propose une solution et, en outre, une vision. Cela fait partie de la tradition de planification économique du Parti. Le politologue Xu Tiebing définit l’initiative comme l’empreinte personnelle du dirigeant à court terme et une véritable stratégie à long terme, une vision qui accompagne un changement de statut de la Chine. Tom Miller a publié en 2017 « Le rêve asiatique de la Chine ». La Chine rêve d’un retour à la grande nation chinoise, d’une renaissance, et l’Initiative Belt and Road est le cadre de sa politique étrangère. Le programme vise à consolider la place du parti communiste chinois à la tête du système politique et de la société, pour replacer le Parti au centre du peuple et de la vie des chinois (Miller, 2017). Ainsi, les nouvelles routes de la soie sont un projet politique. Pour le Président Xi Jingping, la BRI est une « communauté de destin », il souhaite fédérer les pays autour de sa vision.

Le rêve chinois, symbole du temps long dans la politique chinoise moderne

Le slogan du dirigeant chinois depuis son intronisation en 2013 est « Zhongguo Meng », il sert à légitimer sa position à la tête du Parti. Ses prédécesseurs avaient comme slogans « trois représentants » pour Jiang Zemin et « Société harmonieuse » pour Hu Jintao. Ces slogans sont censés rallier le peuple autour du gouvernement et du dirigeant. Tous les trois ont été forgés par Wang Huning, surnommé « l’architecte du rêve chinois ». Cet académicien au statut de roi sans couronne, a influencé le parti politique depuis les années 1990 et est surnommé « le prince de Zhongnanhai[1] ». Grande figure du monde académique, il symbolise l’effort chinois pour façonner un modèle capable de se répandre à l’extérieur des frontières et de stabiliser l’intérieur. Wang Huning a développé une théorie néo-autoritaire, il priorise le modèle centraliste au nom de l’efficacité et du besoin de stabilité dans un pays vaste et multiculturel. Il est le concepteur de la théorie centraliste du rêve chinois (la Chine est le centre puis l’extension à d’autres pays). Le Parti communiste doit contrôler le « roman national ». Selon lui, les pays occidentaux ont commis l’erreur de tomber dans l’idéalisme en poursuivant des rêves de colonisation et de mondialisation, trahissant le contrat social établi depuis l’ère westphalienne[2]. La Chine doit pouvoir s’enraciner dans son histoire, ancienne et récente. Lors de son discours de janvier 2013 devant le Comité central, Xi Jinping a expliqué que l’Union soviétique s’est effondrée parce qu’elle a nié son histoire et la lutte idéologique. Wang Huning met en garde contre le nihilisme historique. Pour Xi Jinping, « l’histoire du Parti est un tout ». Il veut mettre en lumière l’histoire chinoise depuis la période impériale pour construire un récit, fondement commun du rêve chinois. Le peuple et le parti sont unis pour l’intérêt général. Cette approche intégrale du rôle de l’État devrait idéalement dicter la marche de l’ensemble de la société chinoise vers un objectif commun et global (Théophile Sourdille, 2018).

Wang Huning a développé une approche critique de la démocratie, il a dénoncé les principes du Consensus de Washington et étudié l’individualisme américain. Les nouvelles routes de la soie pourraient être comprises comme un modèle alternatif au capitalisme américain et au « mode de vie américain », basé sur des valeurs différentes. Il a établi une « Théorie des trois représentativités » : le parti doit comprendre des représentants de l’économie (entreprises), de la culture (institutions académiques et artistiques) et des intérêts fondamentaux d’une grande majorité de la population (société civile). Ainsi, la politique de l’État prime sur tout le reste. Xi Jinping veut garantir l’exemplarité et l’éducation morale, il a lancé une politique anti-corruption en 2013. Les intérêts personnels ne peuvent pas faire obstacle au devoir civique. Les gens vont contrôler le prince non pas par la démocratie mais par une charte de principe de bonne gouvernance. La Chine veut construire ce modèle alternatif à l’Occident qui est l’homme malade de la mondialisation (taux records d’abstention aux élections, perte de légitimité, crises d’identité). Cependant, il est confronté à d’autres problèmes : la corruption, les inégalités, la fuite des cerveaux, le surpeuplement.

La Chine a des ambitions normatives, elle veut être un producteur de normes internationales. Cette ambition est une conséquence son nouveau statut de puissance. Les relations avec ses voisins sont gérées selon une logique de cercles concentriques. La notion de « soft power » (Nye, 1990) a été utilisée dans les années 2000 sous la présidence de Hu Jintao qui a parlé de « puissance nationale globale ». Cependant, le « soft power » est un concept américain, utilisé par le professeur américain Joseph Nye pour décrire une capacité de séduction, un pouvoir d’influence, par exemple le « American Way of Life ». Or, la Chine ne recherche pas le soutien des masses mais celui de partenaires politiques et diplomatiques, elle se qualifie elle-même de « pouvoir normatif ». (Alain Roux, Xiaohong Xiao-Avions, 2018).

La BRI s’inscrit dans une politique de restauration de la Chine à sa place supposée dans le système international. Elle a pour vocation de mettre fin à la « politique de discrétion » de Deng Xiaoping (XIXe Congrès, octobre 2017). C’est aussi une stratégie de réponse à la politique du « pivot asiatique » initiée par le président Obama. Wang Jisi, doyen de l’École d’études internationales de l’Université de Pékin a publié un article dans le Global Times 2012 selon lequel les États-Unis bloquaient les perspectives de la Chine dans le Pacifique et se retiraient d’Asie centrale. Il s’agirait une opportunité stratégique pour la Chine, qui doit profiter de ce vide stratégique. Le « Grand pas en avant vers l’Ouest » (da xi jin) vise à orienter les routes commerciales vers l’Eurasie.


[1] Zhongnanhai est le siège du gouvernement.

[2] Les traités de Westphalie en 1648 établissent le concept d’Etats-nations.


Par Margaux Maurel – Diplômée de l’EDHEC, spécialiste des Nouvelles Routes de la Soie et de l’Asie centrale. Elle a travaillé pour la Commission Économique et Sociale pour l’Asie pacifique des Nations Unies, au bureau régionale pour l’Asie centrale et du Nord.