Analyse – la Pologne et son ambition de devenir le hub logistique reliant la Chine et l’Europe

Nous partageons l’article de upply.com, la solution de référence pour les professionnels du transport, via leur analyse des connexions entre la Pologne et la Chine.

Dans l’ensemble, le développement des liaisons logistiques chinoises avec la Pologne est asymétrique, avec un fort accent sur les liaisons ferroviaires. Faisons un tour d’horizon de ces connexions Pologne-Chine :

1/ Ferroviaire

La croissance rapide des expéditions par chemin de fer entre la Chine et l’Europe est bénéfique pour la Pologne car elle devient un hub logistique reliant la Chine et l’UE (figure 1). La ville de Malaszewicze traite environ 90% du fret ferroviaire entre la Chine et l’Europe, la Pologne étant le principal État membre de l’UE traversé par les liaisons ferroviaires Chine-Europe pour le transport de marchandises. La ligne de Chengdu à Lodz est l’une des lignes de chemin de fer Chine-Europe les plus exploitées, représentant près d’un quart du volume total de fret opéré entre la Chine et l’Europe en 2018. Elle circule quatre fois par semaine vers l’ouest (Chine vers Europe) et circulant 2 à 3 fois par semaine dans la direction est.

Cependant, dans le cadre de la politique chinoise actuelle de commercialisation du chemin de fer Chine-Euro, les expéditions de fret ferroviaire bénéficient de subventions. Leur suppression potentielle par les gouvernements locaux chinois entraînerait une augmentation du coût du transport par rail. Compte tenu de la forte proportion de chemins de fer sino-européens traversant la Pologne, il sera crucial de savoir s’il existe une demande suffisante pour le transport ferroviaire entre la Chine et l’Europe, en cas d’arrêt des subventions.

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figure 1 – Source de données: Eurostat

2/ Maritime

Au-delà des liaisons ferroviaires, les ports polonais ont également attiré l’attention de la Chine. Cosco a identifié Gdansk comme un port ayant le potentiel de se transformer en hub logistique pour relier l’Asie de l’Est et l’Europe, aux côtés du Pirée, projet phare de COSCO en Europe, comme l’indiquait le président de COSCO dans une interview en 2016.

Le port de Gdańsk est la future porte d’entrée de la Chine vers l’Europe centrale et orientale – Wang Songwen, Vice-président de COSCO Shipping Europe 

Actuellement, Gdansk dispose de liaisons maritimes directes avec les principaux ports chinois, notamment Shanghai, Ningbo, Yantian et Xiamen. En 2017, COSCO y a établi son centre de distribution et a commencé à assurer un service de feedering vers d’autres grands ports baltes. Pour mieux desservir les liaisons maritimes entre la Chine et la Pologne, le port de Gdansk a installé son premier bureau chinois à Shanghai en 2018. 

Par ailleurs, un projet ambitieux pour 2020 a été initié par Gdansk dans le but d’atteindre 2 350 000 EVP, soit une augmentation de 10% par rapport à 2019, avec l’aide de la nouvelle ligne ferroviaire Chine-Europe de Xi’an à Gdansk (via Malazewicze) qui a été inaugurée en novembre 2019. Cet axe, dont le service régulier a démarré en janvier 2020, offre une voie intermodale de transport alternative entre la Chine et la Scandinavie, qui permettra d’économiser jusqu’à cinq jours.

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Figure 2 – Source de données : Eurostat

Outre Gdansk, l’autorité portuaire de Gdynia a également signé une lettre d’intention avec le gouvernement chinois local de Weifang pour augmenter le flux de marchandises entre les deux ports dans le cadre de la Déclaration de Riga, une initiative entre la Chine et les PECO visant à développer l’infrastructure logistique et la connectivité avec les mers Baltique, Adriatique et Noire.

Le volume total des expéditions entre la Pologne et la Chine a considérablement augmenté depuis 2012, année où la Pologne a rejoint l’initiative Chine-PECO (figure 2). Cependant, l’augmentation est plus significative en direction de la Chine vers la Pologne.

3/ Transport routier

La Pologne, en tant que hub du transport routier, a également étendu ses connexions avec la Chine. En décembre 2018, un essai réussi de transport routier de la ville frontalière sino-kazakhe de Khorgos vers la Pologne a été effectué, et a été suivi par l’instauration d’un service régulier entre la Chine et l’Europe à partir d’avril 2019.

Des investissements chinois modestes dans le secteur des transports

Bien que la connexion entre la Chine et la Pologne se soit développée au cours de la dernière décennie, les investissements chinois dans le secteur des transports polonais restent plutôt modestes. En fait, les entrées nettes d’investissements directs étrangers (IDE) de la Chine vers la Pologne représentaient moins de 1% du total des entrées d’IED vers la Pologne en 2018 (selon les données fournies par la Banque nationale de Pologne). En ce qui concerne le secteur des transports, les principaux projets d’investissement de la Chine dans les transports et la logistique en Europe centrale et orientale ont eu lieu dans des pays autres que la Pologne.

En ce qui concerne le secteur ferroviaire, bien que la Pologne soit une plaque tournante importante du transbordement pour le chemin de fer Chine-Europe, l’investissement chinois dans les infrastructures ferroviaires se font principalement chez le voisin de la Pologne : la Hongrie. Le projet ferroviaire Hongrie-Serbie, qui se connectera au Pirée, est le projet ferroviaire phare de la Chine dans les pays d’Europe centrale et orientale.

De même, les investisseurs chinois ont montré plus d’enthousiasme envers d’autres ports baltes que Gdansk. Par exemple, Klaipeda en Lituanie a été une cible d’acquisition pour  Chinese Merchants Group depuis 2015, mais le projet s’est heurté à la résistance du gouvernement lituanien. Le port de Riga en Lettonie a également reçu des investissements de la part de Chinese Harbour Engineering pour construire un nouveau terminal à charbon.

Un fort déséquilibre commercial

Pourquoi la Pologne a-t-elle été placée dans une situation si marginale dans les investissements chinois dans le secteur des transports dans les PECO, malgré la position cruciale que la Pologne tient dans les liaisons de la Chine avec l’Europe ?

Du côté polonais, le pays est plutôt prudent en ce qui concerne les investissements chinois dans le secteur des infrastructures, et est davantage intéressée par les investissements entièrement nouveaux dans les secteurs manufacturiers et innovantsSon énorme déficit croissant dans le commerce sino-polonais peut être un facteur contribuant à l’inquiétude de la Pologne concernant les investissements chinois (figures 3 et 4), l’investissement chinois dans les infrastructures de transport polonaises serait-il simplement un moyen d’ouvrir la voie à une augmentation des exportations chinoises vers la Pologne ?

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Figure 3 – Source de données: Eurostat

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Figure 4 – Source de données : Eurostat

En outre, le fonds de la politique de cohésion de l’UE a fourni à la Pologne un soutien financier majeur dans le développement des infrastructures au cours des dernières années. La Pologne a été le premier bénéficiaire du fonds de cohésion de l’UE. En 2018, Malaszewicze a reçu un financement de l’UE pour moderniser son infrastructure ferroviaire, ce qui a entraîné de graves congestions, en raison de l’augmentation rapide du volume des expéditions ferroviaires en provenance de Chine.

Paramètres politiques

Cependant, en raison des réductions de l’UE d’environ un quart des fonds structurels pour la Pologne pour la période 2021-2027, le gouvernement polonais pourrait devoir chercher un soutien financier alternatif pour ses futurs grands projets de logistique et d’infrastructure, par exemple, le Central Transport Hub, qui est le principal projet d’infrastructure de transport du gouvernement polonais. Ce projetde méga-aéroport situé entre Varsovie et Lodz vise à approfondir l’intégration entre l’aéroport et le chemin de fer, ce qui contribuera certainement à la position de la Pologne en tant que principal hub logistique de la région. Étant donné que le financement de l’UE ne s’applique pas à la construction de l’aéroport, beaucoup ont laissé entendre qu’il était très probable que la Chine soit considérée comme un investisseur potentiel pour ce projet.

Les investisseurs chinois ont également leurs préoccupations. L’échec de l’investissement dans un projet autoroutier polonais il y a quelques années signifie que les financiers chinois sont réticents à investir leur argent dans ce secteur en Pologne, ce qui a un impact négatif durable sur l’engagement de la Chine dans les projets d’infrastructure de transport de la Pologne.

De plus, pour les investisseurs chinois, la forte influence américaine sur la politique étrangère de la Pologne peut être une source potentielle d’incertitude pour leurs investissements en Pologne. En tant que membre de l’OTAN, la Pologne a grandement besoin de la garantie de sécurité des États-Unis pour des raisons géopolitiques. Cette inquiétude pourrait augmenter en raison notamment des tensions sino-américaines actuelles.

Quelle tendance pour les années à venir ?

D’une part, les investissements chinois dans d’autres secteurs économiques en Pologne, tels que l’industrie manufacturière et le commerce électronique, pourraient motiver les investissements chinois dans le secteur des transports pour faciliter les échanges futurs. Les entreprises chinoises sont intéressées par les connexions logistiques de la Pologne afin d’étendre le commerce électronique en Europe. Par exemple, AliExpress collaborerait avec des entreprises de logistique polonaises pour construire son centre de distribution en Europe de l’Est en Pologne, près de la frontière allemande.

En revanche, l’IDE (investissement direct à l’étranger) chinois global dans le secteur non financier est en baisse par rapport à la période de pointe de 2015 à 2016. L’IDE chinois en Europe a diminué de 40% en 2018 par rapport à 2017, et l’une des plus fortes diminutions provient du secteur des transports et des infrastructures avec une baisse de 96%. Cette chute significative dans le secteur des transports est due à une acquisition majeure réalisée par la Chine en 2017.

Il existe également d’autres barrières politiques. Le règlement européen encadrant le filtrage des IDE qui est récemment entré en vigueur, considère le transport comme un infrastructure critique, ce qui pourrait constituer un obstacle institutionnel à l’investissement chinois dans les infrastructures de transport en Pologne, même si la mise en œuvre du filtrage n’est pas contraignant. Bruxelles est clairement préoccupée que l’engagement de la Chine dans les PECO pourrait diviser l’UE et entraîner les pays bénéficiaires dans des pièges de la dette. Cependant, la tension entre Varsovie et Bruxelles pourrait pousser la Pologne à se tourner vers la Chine.

En outre, les tensions américano-chinoises ainsi que le déficit du commerce sino-polonais continueraient d’être des facteurs qui façonnent la perspective polonaise sur les investissements chinois.

En conséquence, non seulement la Pologne doit prendre sérieusement en considération l’impact multidimensionnel des investissements chinois dans ses infrastructures, mais il en va de même pour les investisseurs chinois. Les investissements chinois dans les grands projets d’infrastructures de transport polonais pourraient rester modestes, mais il faut s’attendre à une croissance future des investissements chinois dans les services logistiques en Pologne.

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