Volet majeur des nouvelles routes de la soie, le gouvernement chinois a fait de la connectivité financière une priorité avec l’internationalisation du yuan (swaps[1] de devises, émissions de RMB, coopération en matière de régulation financière). Le rapport du gouvernement chinois The Belt and Road Initiative and RMB internationalization (2017) mentionne que « dans une prochaine étape, la Chine améliorera continuellement le cadre juridique du RMB et approfondira le rôle du RMB comme monnaie de paiement, d’investissement, de financement, de commerce et de réserve internationale dans le cadre des projets BRI.  » (The Belt and Road Initiative and RMB internationalization, Chinese Government work rapport, 2017) Pour diversifier ses sources de financement, la Chine a renforcé son intégration financière internationale. Par conséquent, l’économie mondiale est désormais plus exposée aux risques chinois.

Le piège du dollar et l’internationalisation du RMB

Le Fonds Monétaire International (FMI) a accepté au premier semestre 2016 que la monnaie chinoise, le yuan ou le renminbi (littéralement « la monnaie du peuple ») entre dans le panier de devises du droit de tirage spécial (DTS)[2]. Le FMI passe en revue la valorisation du panier du droit de tirage spécial (DTS) tous les cinq ans. La finalité de cette revue est de veiller à ce que le panier du DTS reflète l’importance relative des principales monnaies dans le système commercial et financier mondial, de manière à conforter l’attrait du DTS comme actif de réserve. La valeur monétaire du DTS est déterminée en additionnant les valeurs en dollars américains, sur la base des taux de change du marché, d’un panier de devises : le dollar américain 41,73%, l’Euro 30,93%, le yen japonais 8,33%, la livre sterling 8,09% et le renminbi chinois 10,92%[3]. Cette décision majeure du FMI confirme la libéralisation financière de la Chine et donne au yuan un statut international. Cependant, depuis 2015, la Chine subit des sorties de capitaux, cette déstabilisation est liée à la libéralisation du taux de change de l’été 2015 et au ralentissement de la croissance chinoise, et affecte le renminbi.

Selon Kenen[4], une monnaie internationale a plusieurs fonctions : l’unité de compte, le moyen de paiement et la réserve de valeur. Selon Maziad[5], le potentiel d’une monnaie à s’internationaliser dépend de la taille économique du pays émetteur, de sa place dans le commerce international, de sa capacité à attirer les investisseurs, de l’ouverture du compte de capital et de la profondeur financière de ses marchés. Autrement dit, il s’agit de monnaies comme le dollar américain et l’euro. Les réformes mises en œuvre par la Chine autorisent certains des usages décrits par des non-résidents. Ainsi, le processus d’internationalisation du yuan est effectivement en cours. Mais la question se pose de savoir s’il s’agit d’une internationalisation étroite (régionale) ou large (mondiale). 

L’internationalisation du yuan est importante pour le gouvernement chinois car elle lui permet de réduire le coût du financement extérieur (en raison de l’augmentation de la demande de monnaie). Elle permet aussi une baisse des coûts de transaction du fait du nombre croissant de transactions dans cette monnaie, et un meilleur financement externe pour les secteurs privé et public. De plus, les banques centrales étrangères détiennent une partie de leurs réserves de change en monnaie chinoise, ce qui facilite le financement de la dette à des taux bas. Cela permet également une meilleure gestion du risque de change par les résidents et réduit le seigneuriage[6] ou « le privilège exorbitant » que la Chine doit accorder aux États-Unis, les émetteurs de la monnaie internationale par excellence (Eichengreen, 2014). Par conséquent, la Chine serait moins dépendante du dollar si les créances de la Chine sur les États-Unis étaient moins libellées en dollars ou si les créances des États-Unis sur la Chine étaient davantage libellées en RMB. 

Depuis 2013, date qui correspond au lancement de la BRI, l’internationalisation du yuan est donc une priorité pour le gouvernement chinois et l’Administration nationale des changes (SAFE). Des réformes d’ampleur ont été menées : la libéralisation des taux d’intérêt, le flottement libre du RMB, la libéralisation du compte de capital. Ces réformes s’accélèrent avec le ralentissement de la croissance chinoise, en effet, le gouvernement souhaiterait disposer d’infrastructures financières solides et d’une banque centrale crédible, prêteur en dernier ressort (Lahet, 2017). Le gouvernement souhaite également faire de Shanghai un centre financier international pour contrebalancer le poids de Hong Kong[7].

Des initiatives régionales permettent l’internationalisation du yuan en favorisant l’utilisation transfrontalière et facilite son acceptation en tant qu’actif de réserve au niveau régional. C’est pourquoi la BRI et les prêts chinois sont fondamentaux, mais ce phénomène est encore plus ancien. En effet, en 2000, à la suite de la crise asiatique de 1997-1998, l’Initiative Chang Mai (ICM) a été créée. Il s’agissait d’une réponse régionale aux besoins de liquidité des membres et d’un prêteur en dernier ressort. Entre 2000 et 2007, la Chine a signé 23,5 milliards de dollars de swaps avec des pays asiatiques. En 2004, elle a signé des accords multilatéraux de libre-échange avec les pays de l’ASEAN mais aussi le Chili (2005), la Norvège (2008), le Pérou (2009), la Suisse (2013) et la Corée du Sud (2015) (Eichengreen, 2015). À partir de 2005, des entités telles que la Banque asiatique de développement (BAD) ont émis des RMB. La China Development Bank et l’Export-Import Bank of China ont prêté à des entreprises étrangères en RMB. Ces entreprises utiliseront ensuite le RMB pour payer leurs importations en provenance de Chine et pour payer les services obtenus des entreprises chinoises. 

Cependant, le dollar reste l’unité de compte et la monnaie de remboursement des prêts de la Banque d’investissement pour les infrastructures (AIIB). En août 2011, la Chine a autorisé ses entreprises à utiliser le RMB pour leurs échanges avec les pays asiatiques. Depuis août 2010, 38 banques centrales étrangères ont ajouté des RMB à leurs réserves de change, ce qui représente une phase importante dans l’internationalisation du yuan (Eichegreen, 2014). En 2013, le renminbi était la 7ème monnaie la plus utilisée pour assurer des transactions, la 9ème monnaie la plus échangée sur le marché de changes et la 5ème monnaie pour le règlement des transactions internationales. Entre 2013 et 2014, environ 14 à 16% du commerce de la Chine a été réglé en renminbi (contre presque 0% en 2009) (Lee, 2014). Les économistes estiment que le RMB atteindra entre 3% et 12% des réserves mondiales de change en 2035. C’est un niveau toujours très en deçà du dollar, mais cela représenterait une croissance importante par rapport au niveau observé aujourd’hui (1,1%). En 2016, le volume des règlements en RMB dans les échanges transfrontaliers et les investissements directs (IDE) avec les pays le long de la BRI ont totalisé 1,26 milliard de yuans. Cela a contribué à promouvoir la coopération économique entre les pays. 

La Chine a mis en œuvre des réformes pour faciliter l’internationalisation du RMB et les sorties de capitaux: un augmentation des quotas limitant les investissements à l’étranger des gestionnaires de fonds et des entreprises chinoises (avril 2018), une réduction des contrôles sur les IDE chinois sortants, des mesures pour faciliter l’entrée de capitaux étrangers (en devises), une augmentation du taux d’endettement extérieur autorisé des entreprises et du secteur non-bancaire, un assouplissement des restrictions au rapatriement des fonds des investisseurs institutionnels étrangers en Chine (juin 2018) et la suppression des plafonds sur les montants d’IDE entrant en Chine (septembre 2019) (Colin, Debever, Fatton, 2020).

Cependant, il est nécessaire de nuancer l’internationalisation en cours du RMB. Certes, la monnaie a un potentiel important, mais l’ouverture financière relative de la Chine est un frein. Les entreprises hésitent à facturer leur commerce en RMB. En effet, il y a un manque de maturité sur les marchés financiers chinois, un manque de profondeur, de stabilité et de liquidité. Il y a aussi des défaillances institutionnelles notamment une méconnaissance des lois sur la faillite et des procédures de défaut basées sur les principes du marché, ce qui perturbe le marché du crédit bancaire, un manque de transparence et de connaissance des normes comptables internationales. Les six institutions de contrôle chinoises ne sont ni suffisamment développées, ni transparentes et n’analysent pas le risque systémique. 

Il y a une influence chinoise, une domination naturelle sur la zone Asie qui ferait du RMB une monnaie régionale plus qu’une monnaie internationale (Eichengreen, Lombardi, 2015). Mais le « bloc dollar » asiatique reste un véritable défi pour la Chine. Le dollar reste la monnaie des règlements dans la région Asie (hors Japon, environ 80% sur 2000-2012). Les produits sont fabriqués en Asie mais ils sont principalement exportés aux États-Unis. Les entreprises de cette chaîne de fabrication préfèrent facturer dans la monnaie de l’importateur afin de ne pas perdre en compétitivité sur le marché de destination.

Cependant, à travers les Nouvelles Routes de la Soie, le gouvernement chinois souhaite utiliser les prêts comme outil pour augmenter l’utilisation internationale du yuan. La Banque centrale de Chine a annoncé des mesures et des conditions concernant l’utilisation du yuan et les prêts accordés. Par exemple, la Chine exigera l’utilisation de la monnaie chinoise dans les prêts bilatéraux (Mattlin, Nojonen, 2017).

La diversification des assets 

La Chine a accumulé de nombreux actifs à l’étranger et doit désormais diversifier ses actifs extérieurs. C’est un problème structurel lié aux caractéristiques économiques et historiques de la Chine : sa transition démographique et la politique de l’enfant unique. La Chine avait une économie communiste, le pays s’est progressivement ouvert avec les réformes de Deng Xiaoping à partir de 1978, ce qui a généré une augmentation rapide des revenus de la population chinoise. Les Chinois ont accumulé de l’épargne notamment parce qu’ils n’avaient qu’un enfant par couple. En effet, les dragons d’Asie et l’Inde avaient de faibles taux d’épargne parce le taux d’enfants par femme était élevé. L’argent est injecté dans le système économique pour l’éducation, les soins des enfants. Comme ces pays étaient dépourvus de systèmes de retraite, avoir une descendance constituait une garantie pour l’avenir des familles. 

En Chine, l’épargne s’est accumulée et pour ne pas entrer en déflation, le gouvernement chinois a investi et acheté de la dette américaine. Le taux d’investissement par rapport au PIB était élevé. Cependant, il faut analyser le problème structurel de la dette américaine. Les États-Unis se sont endettés à 5% du PIB pendant une période de plein emploi alors qu’ils auraient dû être en excédent budgétaire selon les schémas économiques classiques. Le déséquilibre du budget était donc une politique assumée du gouvernement américain. La Chine s’est rendu compte que les États-Unis n’avaient pas l’intention de rembourser la dette, et a fait face au risque d’une dévaluation du dollar. Or, cette épargne investie représentait les retraites des ressortissants chinois, il y avait donc un grand risque politique et économique. De plus, avec les réformes de libéralisation économique, le modèle de les entreprises paternalistes et les emplois à vie ont disparu. Par conséquent, la Chine a dû diversifier son capital de retraite vers d’autres pays plus influençable que les Etats-Unis. 


[4] Peter Bain Kenen était chercheur principal en économie internationale au Council on Foreign Relations et professeur d’économie et de finance internationale à l’Université de Princeton

[5] Mamar Maziad, vice-président et analyste principal Moody’s Sovereign Risk Group

[6] L’avantage financier direct pour l’émetteur d’une monnaie.

[7] Hong Kong Région Administrative Spéciale (RAS) 


Par Margaux Maurel – Diplômée de l’EDHEC, spécialiste des Nouvelles Routes de la Soie et de l’Asie centrale. Elle a travaillé pour la Commission Économique et Sociale pour l’Asie pacifique des Nations Unies, au bureau régionale pour l’Asie centrale et du Nord.