Caraïbes

Retour sur 40 ans de relation Sino-jamaïcaines

Par Vicki Cann, Doctorante Jamaïcaine. Ses recherches portent notamment sur les relations sino-antillaises, la diplomatie et les études des médias à l’Institut des Technologies de New York et à l’Université chinoise des communications. 

Le 21 novembre 2018 marqua le 46 e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Jamaïque et la Chine. Dix ans après avoir obtenu son indépendance de la Grande-Bretagne, la Jamaïque a été l’un des premiers pays des Caraïbes anglophones à avoir reconnu la politique d’ «Une Chine» en 1972. Pékin a réagi de la même manière en établissant son ambassade à Kingston, la capitale du pays. Le gouvernement de la Jamaïque reste attaché à cette politique, tout en se déclarant positif et enthousiaste à l’égard de l’initiative chinoise la ceinture et la route et est ouvert à un engagement accru.

Les relations entre la Chine et la Jamaïque remontent au milieu du XIXe siècle, lorsque le gouvernement britannique colonial cherchait à remédier à la pénurie de main-d’œuvre dans l’île. La discussion dans cet article se concentre sur le regain d’intérêt de la Chine pour la région, en particulier en Jamaïque. Depuis le début des années 2000, le rôle de la Chine dans la région est passé de simple partenaire commercial et fournisseur de produits de masse, à un investisseur actif et un partenaire de développement pour les nombreux gouvernements des Caraïbes. L’année 2006 a été marquée par une importante injection de capitaux chinois lorsque la Chine a consenti un prêt de 30 millions de dollars à la Jamaïque. Au fil des années, la Chine a continué de soutenir l’île en finançant d’autres projets, notamment la construction d’un stade, palais des congrès, logements et l’amélioration des routes.

En 2017, le commerce bilatéral entre la Chine et la Jamaïque était passé de seulement 58 millions $ en 2000 à 382 millions $. Les prêts et subventions accordés par le gouvernement chinois ont atteint plus de 880 millions de $ au cours de la dernière décennie, parallèlement à des investissements financiers importants d’entreprises chinoises appartenant à l’État ou privées, notamment la China Harbour Engineering Company (CHEC).

Cette société est sans doute l’un des plus importants investisseurs chinois en Jamaïque et dans les Caraïbes. China Harbour a présenté à l’île sa première autoroute à quatre voies, appelée autoroute Nord-Sud ( à retrouver sur notre carte interactive), pour un coût de 600 millions de dollars. L’ancien Premier ministre a qualifié cette autoroute de « cadeau d’émancipation ». En contrepartie de l’offre de CHEC de construire et de financer le projet, le gouvernement jamaïcain a accordé à la société 1 200 acres de biens immobiliers lucratifs. CHEC envisage de construire des hôtels et autres installations destinées au marché chinois. À ce jour, il s’agit de l’un des investissements les plus importants dans les infrastructures d’entreprise chinoise.

L’engagement de CHEC sur l’île n’a d’égal que l’achat récent de la raffinerie de bauxite de la Jamaïque par la société chinoise Jiuquan Iron and Steel Company, pour un coût de 500 millions de $. Cette entreprise a l’intention d’engager environ 2 milliards de $ tout en générant près de 1 000 emplois, dont 70% devraient être mis à la disposition des Jamaïcains.

En janvier 2018, le Forum de coopération économique Chine-Amérique latine et Caraïbes (CAL) s’est également tenu pour la deuxième fois en Chine, en présence de hauts ministres représentant la Chine et la Jamaïque. De plus, début novembre, une délégation jamaïcaine conduite par l’honorable Audley Shaw, ministre de l’Industrie, du Commerce, de l’Agriculture et des Pêcheries et de l’honorable Daryl Vaz, ministre sans portefeuille au ministère de la Croissance économique et de la Création d’emplois, a profité de l’occasion pour dialoguer avec des investisseurs chinois lors du célèbre Salon China International Import Expo à Shanghai. La Chine s’emploie à ouvrir son marché aux produits jamaïcains et, il y a quelques mois, la Jamaïque a reçu les autorisations nécessaires pour exporter du homard vers la Chine.

Bien que les exemples ci-dessus ne constituent pas une description exhaustive de l’engagement de la Chine avec la Jamaïque et vice-versa, ils montrent que la Chine est devenue un partenaire de développement inestimable pour le pays, qui a des implications à la fois économiques et politiques. En ce qui concerne l’opinion de la population locale, l’engagement de la Chine est considéré avec une certaine ambivalence. Alors que certains considèrent cette assistance de manière positive, en raison du rôle actif de la Chine dans le développement des infrastructures et la création d’emplois, d’autres la considèrent avec appréhension. En effet, de nombreux pays en développement comme la Jamaïque se trouvent souvent confrontés à un dilemme similaire car, malgré l’indépendance de l’île et sa capacité à développer des relations avec toutes les nations du monde, il n’en reste pas moins que les petites économies insulaires s’en sortent mal et dépendent fortement des autres . Il y a des exceptions, bien sur.

Dans le même temps, les relations entre la Jamaïque et les États-Unis, bien que cordiales, ne sont sans doute pas celles des années précédentes. Avec le président Trump à la barre, de nombreux pays d’Amérique latine et des Caraïbes retiennent leur souffle, car bon nombre des politiques adoptées depuis que Trump est président dressent un tableau très sombre pour la région. Dès mai 2017, il était devenu évident que l’administration Trump réduirait le budget alloué au précédent programme d’aide à l’Amérique centrale. Un rapport de Global Americansa déclaré que l’administration dirigée par Trump plaidait pour une réduction de près de 40% de l’aide globale au développement fournie par les États-Unis à l’ensemble de cette zone. Cela signifie qu’au lieu de fournir un peu plus d’un milliard de $, comme ce fut le cas pour l’exercice 2016, le gouvernement actuel propose une réduction considérable d’environ 662 millions de $ pour l’exercice 2018.

Les autres pays des Caraïbes ne sont pas non plus épargnés par cette terrible réalité, les 4 millions $ alloués auparavant au Programme de développement des Caraïbes en 2016 ayant été totalement supprimés. Ces pays connaîtront également de fortes baisses: la République dominicaine sera soumise à une réduction de 52%, Haïti à 16% et la Jamaïque perdra la majeure partie de son assistance de l’USAID. La Barbade et d’autres pays des Caraïbes orientales pourraient facilement constater une réduction de 41,7% de leur aide au développement.

Outre ces coupes drastiques dans les programmes d’aide au développement, Trump a donné suite à une autre promesse de campagne lorsqu’il a sorti les États-Unis du Partenariat transpacifique (TTP). Cet organe composé de 12 membres représentait environ 40% du PIB mondial et avait bénéficié à plusieurs pays d’Amérique latine, ainsi qu’à l’Australie, au Japon et au Vietnam. Pendant des décennies, les États-Unis avaient réclamé ce niveau d’intégration au libre-échange, puis d’un coup de crayon, Trump avait considérablement modifié la dynamique entre les États-Unis et ces partenaires.

Sabatini et Naylor affirment que la décision de Trump de quitter le TTP a donné à une grande partie de l’Amérique latine et des Caraïbes une raison encore plus valable de se rapprocher de la Chine, affirmant que «les États-Unis sont en train de perdre leur statut de chef de file en Amérique latine. La Chine a accru son rôle économique et politique dans l’hémisphère sud ». Certains spécialistes soutiennent que les États-Unis avaient déjà délaissé la région ces dernières années, mais le gouvernement Trump sape rapidement les efforts des administrations précédentes. De même, il a été question de se retirer de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

Alors que de plus en plus de pays développés se replient sur eux mêmes et deviennent plus isolationniste, la Chine reste l’un des rares pays disposés à investir et à s’engager de manière importante dans des économies en développement souvent considérées à «risque élevé». Parfois, les conditions de la Chine ne sont pas aussi strictes que celles du Fonds monétaire international ou de la Banque mondiale. Cela fait sans aucun doute partie de l’attrait de la Chine, en particulier pour les pays du Sud en développement.

L’assistance de la Chine à la Jamaïque est grandement appréciée et beaucoup continuent d’espérer que ces relations continueront à être mutuellement bénéfiques à l’avenir.

 

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