Les Nouvelles Routes de la Soie : quelle place pour l’avenir de la péninsule coréenne ?

Par Camille Siegel,

Longtemps considérée comme un vassal à côté des géants, politiques et économiques, que sont la Chine et le Japon, la Corée du Sud a aujourd’hui des rêves d’émancipation. Malheureusement l’instabilité géopolitique liée à sa sœur la République Populaire Démocratique de Corée ne facilite pas les ambitions sud-coréennes de paix dans la région.

En 2013, Xi Jinping lance sa politique « One Belt, One Road », afin de redonner à la Chine son influence impériale passée par un renouvellement économique, politique, migratoire d’ici 2049. Cette date fait bien entendu référence au centenaire de la révolution de 1949, menée par Mao Zedong donnant naissance à la République Populaire de Chine. Ainsi la question des nouvelles routes de la Soie prennent une dimension stratégique cruciale pour le pays qui cherche à la fois à répondre à une demande toujours plus croissante de la population, notamment en matière d’énergie, mais aussi émanciper son potentiel géopolitique pour affirmer son rôle de premier plan dans la géopolitique mondiale :« [la Chine] s’affirme de plus en plus dans la région à travers une lecture asiatique de la géopolitique qui se traduit dans la pratique par une application du jeu de Go. Alors que la culture occidentale privilégie des jeux comme les échecs, qui postulent un affrontement direct visant la défaite de l’adversaire, la culture asiatique, en particulier chinoise, favorise une approche plus indirecte. Dans le jeu de Go, les actions apparaissent de prime abord non associées, alors que la logique de l’action se révèle ultérieurement, au fur et à mesure des jonctions entre les actions. […] L’accent est mis sur les stratégies relationnelles plutôt que sur les stratégies d’affrontement. »[1]. Pour assurer sa grande stratégie, la Chine crée en 2014 la Silk Road Fund, de 40 milliards de dollars, ainsi que la Banque asiatique d’investissements pour les infrastructures (AIIB) dans le but de favoriser l’intégration économique régionale et dont le capital s’élève à plus de 100 milliards de dollars avec 68 pays membres dont la Corée du Sud fait partie[2].

L’ensemble des stratégies mises en place par la Chine pour développer les réseaux des nouvelles routes de la Soie vont donc participer de manière significative à l’expansion économique de la région. La Corée du Sud l’a bien compris et possède elle-même des ambitions envers le continent eurasiatique[3].

En 2013, la présidente Park Geun Hye lance également l’« Eurasia Initiative » ce plan économique coréen est basé sur la coopération économique eurasienne à travers des projets d’infrastructures comme le « Trans Korean Railway » pour ouvrir l’ensemble du territoire coréen au continent eurasiatique. Ce projet permettrait entre autre de réduire les coûts d’exports vers l’Europe de 30%[4]. Il s’agit avant tout d’unifier les systèmes énergétiques, de transport, des réseaux dans les domaines scientifiques, culturels, et technologiques. La Corée du Sud cherche à transformer ses limites, enclavement entre des grandes puissances (Russie, Chine et Japon), en atouts grâce à sa position géographique stratégique et son accès à l’espace maritime. Sa forte croissance économique depuis ces cinquante dernières années, son évolution démographique, l’utilisation de plus en plus conséquente de son soft power par la promotion de la culture coréenne à travers le monde consolident son statut de puissance moyenne montante dans la région[5].   C’est dans ce contexte que la Chine et la Corée du Sud signent le Free Trade Agreement (FTA) en 2015 après trois années de négociations.

Cependant cette ouverture économique se butte à la Corée du Nord et les tensions issues du développement de son programme nucléaire. Malgré les tentatives de coopération, comme l’invitation de la Corée du Nord par la Chine au premier Belt Road Summit en mai 2017, aucune progression ne semble possible entre les sanctions internationales et le protectionnisme nord-coréen[6].

Moscou et Seoul soulignent l’importance d’une coopération trilatérale avec Pyongyang avec le projet du « Trans Korean Railway » dans les négociations et traités économiques du projet[7]. L’objectif de ce projet est de relier le réseau ferroviaire coréen au « Trans Siberian Railway », et créer ainsi un réseau de transport liant directement la péninsule au continent eurasiatique. En plus d’une avancée commerciale, il s’agirait d’un message politique fort. Cependant l’attitude belligérante de la Corée du Nord met à mal les intentions sud-coréennes.

illustration article 1

La problématique de la « Shrimp between two whales » est plus que jamais d’actualité. A l’intérieur même de la péninsule, la Corée du Sud se retrouve coincée par sa sœur jumelle. Moon Jae In tente de faire évoluer ce constat avec sa « New Northern Policy »[8]. Cette politique se construit en deux parties : la première partie consiste à approfondir les relations économiques avec ses voisins et diversifier les marchés. A l’image des politiques menées par les Présidents Roh Tae Woo et Park Geun Hye, Moon Jae In souhaite à tout prix éviter la dépendance du marché coréen à ceux des Etats-Unis et de la Chine. Cette proposition est illustrée en partie par la proposition d’un réseau de transmission énergétique régional passant entre autre par la Corée, la Chine, la Mongolie, le Japon et la Russie. Cette nouvelle technologie est déjà utilisée en Chine et a pour but de minimiser les pertes énergétiques. Il s’agit d’une prouesse autant technique que politique. La deuxième partie du projet de Moon Jae In est de favoriser l’intégration économique de la Corée avec ses voisins. Nous pouvons prendre l’exemple de la construction du « light trail transit system », nouveau système ferroviaire indonésien[9].

L’autre obstacle auquel doit faire face la Corée du Sud pour rejoindre la BRI est sa volonté de préserver son alliance privilégiée avec les Etats Unis, ce que Beijing voit comme une menace pour restreindre à la fois son influence et son développement économique en mer de Chine. De plus la Corée du Sud cherche toujours à apaiser ses relations avec la République Populaire Démocratique de Corée. La New Northern Policy participe au rapprochement entre les deux pays: « The initiative not only aims for economic growth of Eurasia but also provides alternatives for North Korean people so they can live without resorting to nuclear weapons, […].The New Northern Policy will ultimately contribute to laying the groundwork for promoting prosperity and peace on the Korean Peninsula. »[10]. Cette détente intercoréenne est illustrée par la décision du 26 octobre dernier de retirer chacune onze postes de garde le long du 38ème parallèle. Plus loin encore, les deux Corées envisagent de retirer l’ensemble des postes de garde si ce premier essai s’avère concluant[11]. Cet apaisement remarquable s’inscrit dans une logique de développement des activités économiques intercoréennes, que ce soit dans le développement du réseau ferroviaire mais aussi concernant le complexe industriel de Kaesong. En effet, si le site industriel est fermé depuis février 2016 du côté sud-coréen suite à la décision de l’ancienne présidente Park Gun Hye, le Président Moon Jae In considère une réouverture prochaine du site. Ce rapprochement ne participe pas aux intérêts chinois qui voient en la Corée du Nord un allié sans faille contre la puissance américaine.

L’intégration économique pourrait-elle servir de préambule à une intégration politique dans la région nord-est asiatique ? Serait-ce la solution face à une instabilité qui ronge la péninsule depuis plus de 68 ans ? Les nouvelles routes de la soie représentent des enjeux bien différents pour la Corée du Sud et la Chine, mais il semble difficile de croire que cette dernière laissera la Corée s’émanciper de son rayonnement. Si les nouvelles routes de la Soie peuvent participer au réchauffement du climat politique dans la région, la division des deux Corées constitue un avantage pour les grands acteurs stratégiques: la Corée du Sud reste un emplacement stratégique capital pour les forces américaines à la fois pour contenir la menace nord-coréenne mais aussi comme point d’appui face à la Chine.

Nous devons avant tout retenir que les prochaines années seront décisives dans la géopolitique asiatique. Tout d’abord l’évolution de la politique étrangère de la République Populaire de Chine dans l’accomplissement de sa grande stratégie pour 2049, qui modifiera sans nul doute la géopolitique mondiale. Ensuite pour la péninsule coréenne qui va devoir lutter pour son indépendance et son propre rayonnement. La stabilité de la région repose sur la relation mouvementée entre les deux Corées. Le réchauffement actuel dans la diplomatie coréenne initiée par la Sunshine Policy de Kim Dae Jung et reprise par l’actuel Président[12], en faveur d’une relation approfondie avec la Corée du Nord laisse entrevoir un espoir quant à la stabilité régionale et à la normalisation des relations intercoréennes.

Bibliographie :

[1] https://www.diploweb.com/La-Chine-et-ses-objectifs-geopolitiques-a-l-aube-de-2049.html

[2] Rumi Aoyama (2016) “One Belt, One Road”: China’s New Global Strategy,Journal of Contemporary East Asia Studies, 5:2, 3-22, DOI: 10.1080/24761028.2016.11869094

[3] https://thediplomat.com/2018/02/one-belt-one-road-one-korea/

[4] https://thediplomat.com/2018/02/one-belt-one-road-one-korea/

[5] Day Dong-Ching (2017), “The Development and Responses of South Korea’s Eurasia Initiative: Realization vs. Illusion” Journal of International Relations and Foreign Policy, December 2017, Vol. 5, No. 2, pp. 23-31 DOI: 10.15640/jirfp.v5n2a2, URL: https://doi.org/10.15640/jirfp.v5n2a2

[6] https://thediplomat.com/2018/02/one-belt-one-road-one-korea/

[7] http://www.atimes.com/article/russia-china-plan-north-korea-stability-connectivity/

[8] https://asia.nikkei.com/Viewpoints/Jonathan-Hillman/South-Korea-bids-to-close-rift-with-China

[9] https://asia.nikkei.com/Viewpoints/Jonathan-Hillman/South-Korea-bids-to-close-rift-with-China

[10] http://english.yonhapnews.co.kr/news/2018/03/19/0200000000AEN20180319006600320.html

[11] https://www.msn.com/fr-fr/actualite/monde/les-deux-cor%C3%A9es-d%C3%A9cident-de-retirer-des-postes-de-garde-de-leur-fronti%C3%A8re/ar-BBOVeWI

[12] https://foreignpolicy.com/2017/05/19/moons-secret-weapon-is-sunshine-south-korea-kim-jong-un/

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Catégories :Asie Orientale, Uncategorized

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