Diplomatie économique et renseignement

Par Naël de la Sayette,

L’actualité académique dans le domaine de la diplomatie économique a connu une période quelque peu frénétique au début du mois d’Octobre.

En effet, le très réputé Institut Français des Relations Internationales, l’IFRI, a publié une étude nommée la « France face aux Nouvelles Routes de la Soie » qui revient sur les réactions très prudentes en Europe, tant du côté des Etats que des entreprises face au projet pharaonique chinois. De son côté, l’Assemblée Nationale a mis en ligne un rapport qui fera sans doute débat, un rapport sur la diplomatie économique, par sa commission permanente aux affaires étrangères.
Le problème qui saute aux yeux en lisant les deux rapports est l’absence totale de deux termes pourtant cruciaux, « intelligence économique » et « renseignement ».
En effet, les deux géants économiques du XXIe siècle ont tous les deux compris qu’il était nécessaire d’ordonner à leurs services de renseignement de faire de la défense des intérêts économiques une priorité. Dans le cas de la Chine, les affaires d’espionnage industriel ont été très médiatisés ces quinze dernières années. Toutefois, le système américain est peut être encore plus impressionnant, bien qu’il ne soit rentré dans le domaine médiatique qu’il y a peu. En effet, avec une communauté du renseignement qui compte plus de 100 000 personnes, les Etats-Unis ont su déployer une véritable machine parfaitement huilée, et qui a bien intégré le département de la Justice. En effet, le DOJ est devenu le visage de cette machine redoutable, redéfinissant sans cesse le cadre de sa juridiction, de façon la plus large possible. Obnubilé par la rivalité montante avec la Chine, l’Etat fédéral ne prend désormais plus de pincette, et a su obliger les plus grands concurrents américains à payer des sommes astronomiques, qui se chiffrent en milliards. De plus, ces grands groupes européens sont soumis à des procédures de monitorat, lourdes, contraignantes, que de nombreuses voix en France ont dénoncé. En effet, les détracteurs de cette procédure l’accuse d’être un prétexte pour réaliser un véritable pillage d’informations sensibles. Les États-Unis aiment dénigrer ses accusations en « complotisme très français » et insistent que ces procédures ne sont là que pour lutter contre un certain nombre de pratiques illégales qui ont un impact négatif sur leur territoire.
En France, la prise de conscience semble s’être faite récemment. En effet, l’écho qu’avait eu l’affaire Alstom et le succès de l’ouvrage de Jean Michel Quatremain à ce sujet ont joué leur rôle, et la loi Sapin II sur la lutte anti-corruption a été une première tentative de réponse. Néanmoins la réflexion au plus haut niveau de l’Etat semble beaucoup trop en retrait pour pouvoir attaquer le problème de façon plus efficace. Seuls des journalistes et des avocats d’affaires abordent frontalement le problème dans ces grandes conférences parisiennes, tandis que les experts du renseignement peinent encore à faire du renseignement économique.
France 24, en recevant Loïc Kevran a effectivement posé l’importante question des moyens. Les renseignements français s’occupent beaucoup de lutte antiterroriste, en France et à l’étranger. Néanmoins, on peut aussi se demander s’il n’y a pas un mouvement de modernisation qui est encore trop lent à se mettre en place. Les positionnements très marqués de la Maison Blanche ont l’avantage de permettre aux Européens une certaine prise de conscience, notamment dans le dossier iranien.
A titre d’exemple, l’IFRI dans son étude sur les nouvelles routes de la soie passe beaucoup plus de temps à se pencher sur les implications en matière de défense que sur les opportunités économiques potentielles pour les entreprises. L’Institut relève en effet l’arrivée d’un train B&R à Lyon, ou le développement du port de Marseille. Cela est certes tout à fait pertinent, mais l’approche s’arrête là. De fait, la France n’a pas apporté de soutien officiel écrit au projet chinois. Laurent Fabius avait fait preuve de bienveillance dans une déclaration en 2013, ce qui est tout de même important, et Emmanuel Macron n’a pas démenti, depuis le début de son mandat. L’axe indo-pacifique fait moins débat à l’Elysée. Il s’agit d’une ambition de connecter l’Asie à l’Australie en associant Singapour et le Japon. Il s’agit donc d’une approche parallèle, mais non-concurrente.
La question des financements sera un peu plus épineuse. L’AFD est un acteur potentiel, mais se concentre sur ses sujets de prédilections comme le climat. Les entreprises privées ont des approches assez diverses sur ce sujet. L’IFRI cherche à lister d’éventuelles opportunités identifiées par les entreprises que permet un tel projet, notamment l’accès à des marchés difficiles comme l’Iran, un élément amplificateur des flux, etc. Néanmoins, la faiblesse que peuvent avoir les entreprises françaises face à ce projet est qu’il ne semble pas avoir à l’heure actuelle de stratégie française à ce sujet. Il revient à chaque entreprise de collecter ses informations et d’identifier les forces et les faiblesses du projet. L’approche chinoise est beaucoup plus systématique et est donc à même de tirer le plus grand profit. C’est justement sur ce genre de questions qu’il pourrait être intéressant d’avoir un service puissant de renseignement économique, afin d’analyser et d’appuyer les intérêts français dans toutes les régions traversées par la BRI. Il existe pourtant en France plusieurs entreprises et services qui sont tout à fait équipés pour mener ce type de réflexion, que ce soit des think-tanks comme l’Observatoire des Nouvelles Routes de la Soie, mais également l’ADIT (Agence de Diffusion de l’Information Technologique), leader européen de l’intelligence économique, partiellement détenu par l’État, BusinessFrance, chargé d’accompagner les entreprises françaises dans leurs démarches d’implantation à l’étranger ou à l’export. Ces services pourraient être appuyés par des banques européennes, des fonds de développement européens, ou même l’AFD, qui, à sa décharge, semble se pencher sur la question, même s’il faudrait probablement qu’elle élargisse son analyse à d’autres secteurs que le climat. De même, une implication plus marquée des services de renseignement français contribuerait à établir une doctrine française et à en systématiser l’application.
La mise en place d’une stratégie globale de la France (ou de l’Europe) permettrait grandement de réduire les risques relevés par l’IFRI. En effet, les entreprises craignent que la BRI ne conduise qu’à une plus grande concurrence avec les entreprises chinoises, dont le facteur travail plus abordable déséquilibre les conditions de libre concurrence. De même, augmenter les financements français ou la présence française pourrait pousser les chinois à s’imposer plus de contrôles en terme d’établissement de normes communes et plus encore, de défense de propriété intellectuelle.
Le rapport de l’Assemblée nationale est également préoccupant à ce propos. En effet, les propositions se limitent à promouvoir la diplomatie économique au sein des « groupes d’amitié ». Il ne semble pas avoir de volonté de coordonner toutes les énergies pour faire de l’intelligence économique une priorité, comme cela a été fait outre-Atlantique. On pourrait vouloir lire entre les lignes et voir certaines propositions comme des euphémismes de services de renseignement, mais il demeure que l’absence de systématisation de ce type de pratiques est problématique en 2018. On peut néanmoins espérer que l’appareil politique et les services prennent la mesure. En effet, les questions d’intelligence économique commencent à devenir connues, notamment grâce aux bonnes volontés affichées par l’EGE et l’Ecole de pensée de la guerre économique mais surtout sur le dossier iranien.
En effet, le retrait de la Maison Blanche du JCPOA semble avoir pris de court tant les États membres que la Commission. Aucun des acteurs ne pensaient se retrouver en position de confrontation avec Washington sur la simple idée de faire du commerce avec un pays tiers, et des mécanismes de compensation commencent à se mettre en place pour éviter l’application la plus extra-territoriale du droit américain. L’affaire Alstom a également été un douloureux réveil pour les industriels français. L’Etat français comme la Commission commencent tout juste à se rendre compte du temps de retard, et on peut espérer que la mise en place de politique radicalement différentes en matière d’intelligence économique arrive, et permette l’élaboration de stratégies, mieux à même de défendre les intérêts français.
Il est tout à fait possible que des synergies se mettent en place de façon plus rapide en Europe que dans les États-membres, en fonction des élections. En effet, le parlement français ne dispose que de peu de prérogatives sur les stratégies internationales, et encore moins de pouvoir de contrôle, contrairement au parlement allemand. Mais le modèle à adopter est d’avantage le modèle anglosaxon, ou les chefs d’Etat majors sont d’avantage formés à penser économie et affaires que leurs homologues français. L’Europe se caractérise par le fait qu’elle est à la fois profondément divisée sur ces questions, qu’étrangement bien placée pour mettre en place ce genre de service. Ses Etats membres sont divisés sur la défense de leurs intérêts respectifs : en atteste la prise de contrôle d’une division d’Alstom par Siemens. Elle est néanmoins bien placée grâce à  des champions comme Airbus ou Ariane. Ces entreprises subissent de plein fouet la concurrence virulente de Boeing et SpaceX. Une meilleure préparation en amont pourrait aider ces entreprises mais également d’autres à faire face non seulement à cette concurrence mais à la guerre économique sans pitié que livrent tant les EtatsUnis que la République Populaire de Chine. Néanmoins, l’actuelle Commission semble être sur la bonne piste. En effet, la Commissaire à la Concurrence, Magrethe Vestager, a su s’attaquer aux grands groupes américains et à leurs pratiques anti-concurrentielles. Il s’agit d’une démarche plus globale que ce que l’on a pu voir jusqu’à maintenant. Il n’y a plus qu’un pas à faire, avant de passer de ce type d’action, efficace mais défensive, à des actions plus proactives. Malheureusement, les actuelles dissensions en Europe créent un climat où il semble difficile d’établir une stratégie de consensus. Il faut patienter au minimum jusqu’aux élections européennes, pour voir quel type de majorité émerge, et plus précisément, quelle en est la couleur.
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Catégories :Diplomatie, Economie

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