Pékin : capitale des visites officielles de la rentrée 2018

Par Valentin Munoz,

Routes barrées, sécurité renforcée, hôtels de luxe pris d’assaut, le mois de septembre aura été très mouvementé pour les pékinois. En effet, la capitale chinoise est actuellement au centre des intérêts des grands de ce monde. Visites d’Etat et voyages officiels se succèdent dans un balai frénétique, et les couleurs des drapeaux sur les véhicules aux vitres teintées laissent supposer que l’ouest a rendez-vous avec l’est.

Que viennent chercher ces hommes d’Etat ? Qu’attendent-ils de la Chine et quels sont leurs objectifs ?

France, Jean-Yves Le Drian :

L’an prochain marquera le 55ème anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la République Française et la République Populaire de Chine, ainsi que le centenaire du « Mouvement travail-études », qui a permis à de nombreux jeunes chinois, dont notamment Deng Xiaoping et Zhou Enlai, de venir s’instruire en France.

C’est donc dans cet esprit de coopération que s’est déroulé le déplacement du Ministre des Affaires étrangères français en Chine, lors de la Commission mixte franco-chinoise du 13 au 14 septembre. Parmi les principaux interlocuteurs marquant cette rencontre, on note Li Keqiang, Premier ministre chinois, Wang Yi, homologue de M. Le Drian, et Hu Chunhua, 3e vice-Premier ministre chinois.

Plusieurs sujets ont été abordés :

  1. La coopération sino-française dans le domaine de l’énergie nucléaire est menée avec succès depuis 30 ans et cette année, des avancées ont été réalisées dans la coopération nucléaire de troisième génération.
  2. La protection du multilatéralisme et la promotion des réformes des institutions internationales telles que l’OMC.
  3.  L’exploration commune des marchés en expansion de pays tiers et la poursuite de la construction de la Belt & Road Initiative, pour mieux s’aligner sur la mise en œuvre de l’Accord de Paris et l’agenda 2030 du développement durable des Nations Unies.
  4. La 5e édition du Mois franco-chinois de l’environnement, mise en place par l’ambassade de France à Pékin correspond d’ailleurs parfaitement au calendrier de rencontre ministériel.

À noter, le crochet du Ministre Le Drian au centre de sous-traitance des visas Schengen « TLS Contact » au cœur de Pékin, démontre l’intérêt que portent les dirigeants politiques français aux questions migratoires, et au sort des ressortissants chinois qu’ils souhaitent inciter à venir toujours plus nombreux investir, étudier et voyager en France. Pour rappel, les investissements chinois en France ont atteint 1 milliard de dollars en 2017, et le nombre de touristes étrangers prévus pour 2020 est de 100 millions.

Par conséquent, un message positif a été envoyé par la France à l’endroit de la Chine sur une participation accrue dans le projet des Nouvelles Routes de la Soie (BRI), en termes énergétique, commercial, et même touristique.

Prince Albert II de Monaco :

albertII

Il s’agit de sa dixième visite en Chine, et de son quatrième entretien avec Xi Jinping.

Débutant le 5 septembre par la ville de Yanji, à la frontière avec la Russie et la Corée du Nord, dans le cadre d’un programme de protection du tigre de Sibérie, Albert II s’est ensuite rendu à Pékin pour inaugurer une exposition sur les « Princes et Princesses de Monaco » dans la Cité Interdite.

Une délégation d’entreprises monégasques était présente pour renforcer les liens de la principauté avec les acteurs économiques chinois, notamment dans les secteurs du tourisme, de la santé et du numérique. L’objectif clairement affiché est de créer de nouveaux partenariats commerciaux, industriels et financiers avec des firmes chinoises, et de promouvoir Monaco comme une porte d’entrée pour les investissements vers l’Europe. La principauté peut en effet se targuer d’un taux de croissance de 5%, ainsi que d’un PIB par habitant trônant en cinquième position mondiale.

Aussi, le Président Xi a affirmé que les deux pays « devraient explorer la coopération en matière d’écologie et de protection de l’environnement […] dans le cadre de l’Initiative de la BRI ».

Estonie, Présidente Kersti Kaljulaid :

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Du 18 au 21 septembre, la cheffe d’Etat estonienne s’est rendue à Pékin où elle a rencontré le président Xi, pour s’entretenir sur leurs relations commerciales, le développement du e-commerce, et la candidature de l’Estonie à un siège non-permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU en 2020-2021. « Nous construisons conjointement une centrale électrique en Jordanie et organisons en Europe la logistique des produits commandés à partir des plateformes de commerce électronique chinoises », a déclaré l’ambassadeur d’Estonie en Chine, à l’occasion de cette rencontre.

Pendant son séjour en Chine, Kaljulaid a également rencontré le Premier ministre Li Keqiang et participé à la conférence annuelle sur la technologie et l’innovation du Forum économique mondial à Tianjin.

Par ailleurs, cette visite d’Etat constitue l’une des briques de la stratégie « 16+1 » que la Chine a lancé en 2012 en marge de ses Nouvelles Routes de la Soie, s’associant à onze pays membres de l’Union Européenne, dont l’Estonie fait partie, et à cinq pays des Balkans, avec un objectif de coopération sur les plans infrastructurel, technologique et scientifique.

Afrique, FOCAC :

focac

Le rendez-vous immanquable de ce mois de septembre a sans aucun doute été le Forum sur la Coopération Sino-Africaine (FOCAC). Cinquante-trois chefs d’Etat et de gouvernement accompagnés de leurs épouses se sont réunis à Pékin dans la semaine du 3 septembre.

Seul l’eSwatini (ex-Swaziland), petit pays dictatorial situé entre l’Afrique du sud et le Mozambique, manquait à l’appel, car il est le dernier à conserver des relations diplomatiques avec Taïwan.

L’Empire du Milieu affiche la volonté de traiter avec des blocs continentaux, et non plus seulement avec des Etats individuels, afin de se forger une image de puissance comparable à un continent entier, et de montrer aux puissances occidentales qu’une coopération Sud-Sud est possible.

Ceci justifie le lancement d’initiatives de grande envergure comme la BRI,  que les dirigeants chinois veulent axer pour l’Afrique sur la promotion industrielle, la connectivité des infrastructures, la facilitation des échanges, le transfert de compétences professionnelles, la formation et le développement vert.

La Chine s’est aussi engagée à aider financièrement l’Afrique à hauteur de 60 milliards de dollars sur trois ans, avec une feuille de route détaillée :

  • 15 milliards de dollars d’aides sans contrepartie, de prêts sans intérêt et de crédits préférentiels
  • Ligne de crédit de 20 milliards de dollars
  • Soutien à la création d’un fonds spécial de 10 milliards de dollars pour le financement du développement
  • Création d’un fonds spécial de 5 milliards de dollars pour le financement des importations en provenance de l’Afrique
  • Encouragement des entreprises chinoises à investir au moins 10 milliards de dollars sur le continent dans les trois ans à venir

Au programme également le renforcement de la coopération militaire sino-africaine. La Chine voit une aubaine dans le retrait annoncé des troupes américaines de certains pays d’Afrique, et compte devenir l’un des premiers partenaires du continent dans la lutte anti-terroriste et dans la vente d’armes.

Néanmoins, le mot d’ordre de ce sommet demeure la pratique des « Cinq non », émanant du gouvernement chinois, qui s’interdit officiellement toute ingérence ou interventionnisme dans la politique des pays africains.

Amérique latine :

Le ministre des Affaires étrangères du Pérou, Néstor Popolizio, a été accueilli en fanfare lors d’une visite officielle en Chine du 26 au 29 août. Les discussions ont porté sur plus de 50 projets d’investissement potentiels au Pérou, incluant l’exploitation minière, l’énergie et les produits manufacturés. « La Chine est le principal partenaire commercial du Pérou, grâce à un accord de libre-échange qui est un résultat direct et concret du partenariat stratégique global », a déclaré Popolizio.

Lundi 3 septembre, le Costa Rica et la Chine ont signé un accord pour encourager la Route de la Soie, qui « permettra la promotion des échanges dans la construction de routes, chemins de fer, aviation civile, ports, énergie et télécommunications », selon le Ministère des Affaires étrangères du Costa Rica, premier pays d’Amérique centrale à avoir établi des relations diplomatiques avec la Chine en 2007. La Chambre des exportateurs du Costa Rica a célébré l’accord avec la Chine, devenue une destination d’exportations majeure pour le Costa Rica, avec 111 millions de dollars en 2017.

maduro

Vendredi 14 septembre, Nicolas Maduro, président du Venezuela dont l’économie s’effondre, est venu saisir la main tendue de Pékin et a ainsi été reçu par le président chinois Xi Jinping pour assister à des réunions à la China Development Bank et à la China National Petroleum Corporation. La production de pétrole brut représente 96% des revenus totaux du Venezuela. Des engagements financiers ont donc été pris pour accroître la production de pétrole et d’or, de même que des investissements dans plus de 500 projets de développement et de joint-ventures au Venezuela.

À l’instar des pays d’Afrique, le Venezuela, qui a reçu plus de 50 milliards de dollars de crédit de Pékin, se voit contraint de s’acquitter d’une partie de sa dette en pétrole au profit de la Chine.

L’Amérique latine est en voie ré-industrialisation, et trouve dans la Chine un nouveau partenaire de confiance qui pourrait se substituer progressivement à des Etats-Unis plus protectionnistes.

Pour approfondir, lire « La BRI et l’Amérique Latine : Témoignages d’experts » paru le 2 août sur le site de l’Observatoire Français des Nouvelles Routes de la Soie.

Etats-Unis, Wall Street :

Lundi 17 septembre, Wang Qishan, vice-président de la République Populaire de Chine, et Yi Gang, gouverneur de la banque centrale, ont accueilli des grands noms de la finance américaine à Pékin.

Alors que de nouvelles taxes provenant de l’administration Trump devraient frapper la Chine de plein fouet, les grandes banques telles que Goldman Sachs, JPMorgan, Morgan Stanley ou Citigroup, ont décidé de jouer la partie d’échec autrement.

Dans l’état actuel des choses, bien que la Chine entende provisoirement bloquer les nouvelles demandes d’enregistrement de groupes financiers américains sur son territoire, elle souhaite malgré tout maintenir une discussion sur les relations entre les deux pays ainsi que sur les possibles réformes financières et économiques. « Comme les canaux de communication officiels avec Washington sont coupés, la Chine mène une sorte de diplomatie parallèle », estime Zhan Zhexin, chercheur à l’Institut des études internationales de Shanghai.

Délégation du Vatican :

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Fin septembre, le Vatican devrait envoyer une délégation à Pékin pour trouver un accord sur la nomination d’évêques. Le gouvernement chinois veut sélectionner lui-même les hommes d’Eglise qui officient dans ses provinces, mais qui ne conviennent pas forcément au Saint-Siège, faisant parfois le choix de les excommunier.

Tout comme les autres religions, l’Eglise Catholique subit une pression grandissante en Chine. Les presque sept millions de fidèles chinois vivent pour beaucoup dans des zones pauvres et rurales. Depuis l’an dernier, les villages requérant des aides financières de l’Etat se voient contrôlés sur place, et les habitants possédant des objets christiques sont sommés de les remplacer par des portraits du président Xi Jinping, pour obtenir les aides demandées. Le Vatican n’a que peu de contrôle sur cette situation, mais il tente de conserver un dialogue constructif avec les autorités chinoises.

En définitive, Pékin est la place forte du pouvoir central chinois, et devient la cour des grands événements internationaux. Le mois de septembre 2018 aura vu défiler des présidents, des ministres, des princes, des hommes d’affaires, des religieux, venant d’Europe, d’Afrique et d’Amérique. La ressemblance est frappante avec le chapitre XXVI du Candide de Voltaire « D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient », où se retrouvent autour d’une même table empereurs, rois et sultans.

Actuellement,  l’immense majorité des dirigeants de la planète veulent resserrer leurs liens avec cette puissance encore émergente qu’est la Chine (PIB +6,7% en 2018) qui redéfinit les équilibres mondiaux, et qui semble se diriger vers une plus grande libéralisation des échanges.

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Catégories :Diplomatie

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