Compétition et collaboration sino-russe en Asie centrale.

Par Fabien Herbert,

Depuis 2014 et le conflit ukrainien, l’Europe et la Russie vivent une crise diplomatique de grande ampleur, chacune étant persuadée que l’autre souhaite sa faillite. Cette crise a été l’occasion d’un rapprochement sino-russe, aussi bien politique qu’économique. Si cette coopération sur l’échiquier mondial a fait couler beaucoup d’encre, les deux puissances n’en restent pas moins concurrentes lorsqu’il s’agit de leur influence en Asie. Pour beaucoup d’analyste, cette concurrence est masquée par la bonne entente affichée entre dirigeants chinois et russes, dont un des objectifs est de défier un peu plus la superpuissance Américaine. Cette compétition entre Russes et Chinois cible une région en particulier : l’Asie centrale. Et les nouvelles routes de la soie, (plus connues sous la dénomination « The Belt & Road Initiative ») lancée par Pékin pour joindre l’extrême-orient à l’Europe n’échappe pas à cette logique. Les infrastructures que la Chine fait construire dans la région depuis le début des années 2010 fait de l’ombre à l’influence russe, vieille de plusieurs siècles. Mais résumer les rapports sino-russes a une compétition régionale serait bien réducteur. Nous avons constaté dans un passé récent, ce que pouvait donner une course à l’influence déraisonné, notamment en Ukraine. La relation sino-russe en Asie centrale semble bien différente.

Une région historique pour la Russie

La Russie a connu deux grands épisodes en Asie. Le premier fut son rôle de force politique dominée par la Horde d’or mongole à partir du XIII ème siècle. Le second épisode, est un rôle de force politique dominante face aux peuples d’Asie qui l’entourent. Cette domination débute dès le retrait mongol des territoires asiatiques au XV ème siècle. Entre les XVIIe et XIXe, le territoire russe s’étire jusqu’aux confins de l’Asie, cette expansion bouleverse la géographie russe, faisant passer la majorité de ses terres du côté de l’Asie (au-delà de l’Oural). Cette domination perdura jusqu’à l’éclatement de l’URSS en 1991. L’ancien Turkestan, appelé plus communément aujourd’hui « Asie centrale » est composé de cinq États ; le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan. Ces cinq États aujourd’hui indépendants sont au cœur de l’Asie, entre la Russie, le Moyen-Orient et la Chine. L’Asie centrale est largement influencée par ces trois « civilisations » : historiquement et politiquement par la Russie, culturellement et au niveau religieux par le MoyenOrient et avec une économie chinoise de plus en plus présente. Aujourd’hui le débat sur le rôle positif ou négatif de la colonisation du Turkestan russe est essentiel dans les relations entre la Russie et les États d’Asie centrale. Ce débat n’est d’ailleurs toujours pas clos. Catégoriser ce passage de l’histoire aux côtés des autres « colonialismes » européens, dénoncés par ailleurs du temps de l’URSS, remettrait en cause les positions russes en Asie centrale. Le rôle « positif » de la Russie dans l’histoire de ces territoires d’Asie centrale est devenu un argument majeur pour conserver de bonnes relations avec les dirigeants de ces États depuis 1991. L’éclatement du bloc soviétique, puis de l’URSS, a obligé la Russie à revoir ses ambitions régionales, mettant fin notamment à son mode de gouvernance « impérialiste ». Pour conserver une position privilégiée vis-à-vis des nouveaux États issus des républiques de l’URSS, la Russie a modifié sa conception des relations extérieures, en utilisant le paradigme du « partenariat ». Si l’influence russe a perduré tout au long des années 1990 et 2000, la Chine a vite compris l’intérêt géostratégique et économique que représentait la région. Ainsi l’Asie centrale est devenue une zone privilégiée pour le développement du projet des nouvelles routes de la soie « The Belt & Road Initiative ».

Face à l’implantation chinoise dans la région, la Russie possède encore l’atout migratoire et culturel. En effet, le Tadjikistan, le Kirghizistan et le Kazakhstan utilisent toujours l’alphabet cyrillique, bien qu’Astana soit en train de changer de voie, pour l’alphabet latin. De plus, il y a une forte migration des pays de l’ensemble de la région vers la Russie. Les populations venues d’Asie centrale représenteraient plus de quatre millions de travailleurs sur le sol russe (1). La Russie s’est pourtant faite une raison. Au XXIe siècle, elle doit partager ses relations politico-économiques en Asie centrale avec la Chine, car le rapport de force entre ces deux puissances ne joue pas en sa faveur. Refuser l’implantation de la Chine dans cette région entraînerait pour la Russie le risque de perdre la confiance de ses « partenaires », acquise ces trois dernières décennies. Et même dans l’hypothèse où la Russie penserait au retrait des investissements chinois, elle ne semble pas avoir la possibilité d’agir contre.

La percée chinoise et les Nouvelles routes de la soie.

Lancé par le président Xi Jinping en 2013, le projet nommé à l’origine « One Belt, One Road » (OBOR) est devenu en 2016, le projet « The Belt & Road Initiative » (BRI). En effet, Pékin considérait comme réducteur l’utilisation du terme « One ». Car c’est en réalité deux à trois routes que veux créer Pékin pour ses Nouvelles routes de la soie. Une route maritime et un à deux axes terrestres. La Ceinture économique de la Route de la soie (CERS), est le terme utilisé aujourd’hui pour évoquer l’un de ces axes terrestres. Elle vise à connecter la Chine à l’Europe en passant par l’Asie centrale, en y développant les infrastructures de transport, d’énergie et de télécommunication. Le défi est de taille pour arriver à cette connexion de l’Asie centrale à l’Est vers la Chine et à l’Ouest vers le Caucase, tant la géographie est complexe à appréhender. Cet immense territoire de quatre millions de km2 est habité par 68 millions d’habitants, soit 17 habitants au km2. La région comporte également de nombreuses difficultés géographiques, avec des zones désertiques et montagneuses, notamment au Kazakhstan. Pour y développer ses infrastructures, ce ne sont pas moins de 50 milliards de dollars qui sont alloués par Pékin dans la région. Des investissements qui ont pour objectif de transformer l’Asie centrale en une zone de transit plus efficace. Dans cette perspective, le récent accord autour de la mer Caspienne par les États riverains est une véritable avancée pour les Nouvelles routes de la soie (2). Outre l’aspect économique des investissements, la sécurisation de la région est un des grands enjeux pour Pékin et ce à plusieurs titres. Tout d’abord, il est impératif pour la Chine de soutenir les gouvernements des États d’Asie centrale face aux revendications nationalistes ou islamistes dans une région dominée par des gouvernements autoritaires, hormis celui du Kirghizistan. Pour Pékin, le renversement d’un de ces régimes serait un contre-temps fâcheux. De plus, la menace des groupes « terroristes » agissant au Moyen-Orient semble crédible et met en danger la stabilité de la région (3). En 2015, à une période où le groupe Daesh était au summum de sa domination en Irak et en Syrie, près de 4 000 de ses membres venaient d’Asie centrale, soit plus de 10% du contingent total. Il existe également des groupes issus de l’islam radical, plus ou moins proche d’Al-Qaïda dans la zone. C’est le cas par exemple du Mouvement islamique d’Ouzbékistan, qui est également présent au Tadjikistan et au Kirghizistan. Au niveau sécuritaire, ce sont ces deux derniers États qui aujourd’hui semblent avoir le plus besoin d’aide extérieure.

Compétition et collaboration

En Europe, lorsque nous évoquons la notion de zone d’influence en Russie, nous pensons logiquement aux manœuvres militaire en Europe orientale, en Ukraine et en Géorgie notamment. Deux États dans lesquels se sont déroulés une lutte d’influence entre Russes d’un côté et Occidentaux (Européens et Américains) de l’autre. Une lutte qui a abouti à un conflit dans chacun de ces pays. La logique est tout à fait différente en Asie centrale. Ni la Russie, ni la Chine ne sont prêtes à en venir aux armes, même lors un conflit interposé. D’ailleurs la relation sino-russe est autant marquée par la compétition en Asie centrale que par la collaboration au niveau mondial. Ainsi aucune des deux parties n’a véritablement pour objectif d’éjecter l’autre de la région. Cette compétition sino-russe n’a pour l’instant rien à voir avec une lutte d’influence. Chaque acteur essaie tout simplement de placer ses pions dans la région. Moscou dans l’optique de son influence régionale, Pékin pour le bon déroulement de ses nouvelles routes de la soie. Car l’Asie centrale n’est pas une fin en elle-même. Tandis que l’un souhaite étendre son influence vers le sud et le reste du Moyen-Orient (la Russie), le second souhaite développer son influence vers l’ouest jusqu’aux marges de l’Europe (la Chine). Cette compétition-collaboration s’analyse aussi au niveau des organisations multilatérales. Les États d’Asie centrale participent à la fois à L’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective) et à l’UEEA (Union économique eurasiatique), toutes deux dominées par Moscou. La première a une vocation militaire, tandis que la seconde se développe sur le terrain de l’économie. Les cinq États sont également partie prenante de l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai) dominé par la Chine. Cet organisme comporte une dimension militaire, politique et économique. Encore une fois, la notion de compétition ne suffit pas à expliquer la présence chinoise et russe en Asie centrale, car la Russie collabore également à l’OCS. Ces organisations ne sont donc en aucun cas en position de confrontation dans la région.

Pour la Russie, il y a une volonté d’alliance avec la Chine, l’intégration de l’Asie centrale en prime, pourrait créer un immense bloc géopolitique, auquel serait amarré l’Iran. Une coalition qui serait en mesure de contrer européens, américains et autres États du Golfe. Une sorte de « Heartland » reconstitué selon la théorie du géographe Halford Mackinder. Cette alliance plait à Moscou, car le leader de ce bloc, la Chine, semble encline à lui laisser une large autonomie (comme pour l’Ukraine ou la Syrie), ce que ne lui permettait pas les puissances occidentales. Les férus d’histoire et de géopolitique peuvent aussi voir dans cette collaboration sino-russe, à laquelle nous pouvons rajouter l’Iran, une résurgence de « l’empire mongol », puissance qui a dominé l’Eurasie au début du deuxième millénaire. Si l’arrivée de Pékin dans cette région historiquement dominée par la Russie a pu être vu d’un mauvais œil du côté de Moscou, la coopération entre les deux géants a pourtant déjà porté ses fruits. Le coup le plus marquant étant la fermeture de la base militaire américaine de Manas sur décision du gouvernement kirghiz en 2014. Ainsi, la Russie semble prête à laisser de la place à la Chine, si la collaboration entre les deux peut affaiblir les positions du rival américain. La dimension géopolitique des nouvelles routes de la soie n’est plus à prouver. Elle est au cœur même de ce projet. Quoi de plus géopolitique que la volonté de relier un territoire aussi puissant que la Chine, à un autre territoire aussi riche que l’Europe ? Dans cette perspective, l’Asie centrale est une pièce maitresse du projet « Belt and Road Initiative » (BRI). Pour la Chine, l’intégration de l’Asie centrale à sa zone d’influence relève de différents intérêts, à la fois économiques et sécuritaires. La dimension culturelle qui importe bien plus à Moscou semble mineur pour Pékin. Si des institutions culturelles chinoises fleurissent en Asie centrale, elles semblent servir les intérêts économiques de Pékin en tout premier lieu. Pour Moscou, l’Asie centrale n’a jamais vraiment été une zone économique privilégiée, mais plutôt une extension territoriale de la « civilisation russe » en Asie. Deux facteurs qui semblent permettre aux influences russes et chinoises de cohabiter pacifiquement en Asie centrale. Les différents acteurs, qu’ils soient chinois, russes ou centreasiatiques, nous donne ici un exemple significatif de ce que devrait être une collaboration pragmatique.

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Catégories :Asie Intermediaire, Diplomatie

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