Sécurisation des Nouvelles Routes de la Soie : la Chine aux avant-postes

Par Valentin Munoz,

Les Nouvelles Routes de la Soie sont l’un des projets phare lancé en 2013 par Xi Jinping durant sa première mandature, promesse d’une grandeur retrouvée faite à ses citoyens. En cinq ans, la Chine a investi plus de 52 milliards d’euros (IDE) le long des pays qui pavent cette organisation, comptabilise 630 milliards d’euros d’échanges commerciaux, et peut se vanter de la création de 200.000 emplois.

Néanmoins, des voix se sont élevées, décriant ce projet comme l’ambition d’un seul homme, qui doit maintenir une crédibilité inébranlable à la fois en tant que président de la République Populaire de Chine, secrétaire général du Parti Communiste Chinois, et président de la Commission militaire centrale du PCC, incarnant en définitive l’ensemble des plus hautes instances de l’Etat chinois. Ce dernier doit donc faire de son projet Belt & Road Initiative (BRI) une réussite pour conserver la légitimité du pouvoir en place, tout en répondant aux attentes fondamentales de son peuple. Selon Jean-Pierre Cabestan, sinologue et Directeur de recherche au CNRS, « les valeurs politiques de la majorité des chinois […] restent marquées par un besoin de bien-être et une priorité à la sécurité, sécurité des biens et des personnes ».

Quels sont les principaux défis sécuritaires que la Chine doit surmonter sur ses Nouvelles Routes de la Soie, pour assurer le bon développement de ses infrastructures, et protéger ses ressortissants sur son territoire comme à l’étranger ?

Lutte anti-terroriste et anti-piraterie

Le point de départ historique des anciennes routes de la soie, qui a d’ailleurs été ressuscité comme tel récemment, se trouve en Chine centrale, dans la ville de Xi’An. Les voies de transport se frayent ensuite un chemin en direction de l’ouest, traversent la province du Gansu par Lanzhou et le Qinghai par Xining, pour déboucher sur Urumqi préfecture du Xinjiang, où la minorité musulmane ouïgoure préoccupe gravement les autorités chinoises. Les trois causes : séparatisme, terrorisme et extrémisme. En effet, un certain nombre d’ouïgours ont rejoint les rangs du Parti Islamique du Turkestan, qui revendique l’indépendance du Xinjiang, ancien « Turkestan oriental ». Classé par les pays membres de l’ONU comme organisation terroriste et proche d’Al-Qaïda, ce groupe militaire est à l’origine des attentats meurtriers d’octobre 2013 sur la place Tian’an men à Pékin, ceux de la gare de Kunming en mars 2014, et a envoyé plusieurs milliers de combattants faire le djihad en Syrie dès 2012, dont un certain nombre serait sur le retour.

En réaction, la Chine met en place trois stratégies majeures :

Premièrement, noyer la région du Xinjiang avec des Hans, qui est l’ethnie chinoise majoritaire. Ceux-ci affluent de l’est de la Chine depuis les années 1980 grâce à une mesure gouvernementale incitative : sous la politique de l’enfant unique et en milieu urbain, les familles Hans étaient autorisées à élever plusieurs enfants, ou à tenter d’avoir un garçon si le premier enfant était une fille, à condition de déménager au Xinjiang. Des infrastructures et des logements leur sont également proposés par l’Etat. Ceci a eu pour effet de rendre les ouïgours de plus en plus minoritaires comparativement dans leur région.

Deuxièmement, la mise en place de « camps de rééducation », dont le but est de déradicaliser les extrémistes ouïgours. Vivement décriés par les Nations Unies, ces camps sont accusés d’être des espaces d’endoctrinement politique, et renfermeraient un nombre abusif de ouïghours, mais aussi de minorités kazakhs et Hui. Selon les estimations en effet, les ouïgours ne représenteraient qu’1,5% du total de la population chinoise, tandis que le nombre d’ouïgours emprisonnés ou internés constituerait 20% de la population carcérale du pays.

Troisièmement, aider l’Afghanistan voisin à améliorer ses compétences en matière de lutte anti-terrorisme, le rendre capable de détecter et d’intercepter les cellules islamistes, et ainsi préserver les régions frontalières chinoises. Mardi 28 août, le journal South China Morning Post annonçait que des troupes chinoises installaient un camp d’entraînement dans le corridor de Wakhan, bande montagneuse inhospitalière en « bec de canard » reliant sur 350 kms l’ouest de l’Afghanistan au Xinjiang chinois. Cela symboliserait pour la première fois de l’histoire la présence militaire chinoise en territoire afghan. Néanmoins, cette information a rapidement été démentie par un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, affirmant de concert avec ses homologues afghans que « la Chine et l’Afghanistan poursuivent une coopération normale en matière de défense et de sécurité ».

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À noter, l’actuel président du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev, aura peut-être pour successeur Karim Massimov, actuel chef des services de Renseignement kazakhs, qui est un ouïghour, ce qui remettrait en question les intérêts des pays d’Asie centrale.

D’autre part, à mesure qu’il poursuit l’extension de la BRI sur terre et mer, l’Empire du Milieu doit se doter d’une Défense et d’une force de projection à la hauteur. Ainsi en 2018, alors que la Chine prévoit une augmentation de son PIB de 6,5%, ses dépenses militaires s’accroîtront de 8% par rapport à 2017 pour être portées à 150 milliards d’euros, soit quatre fois moins que le budget des Etats-Unis, mais douze fois plus que celui de la France.

Aux côtés de ces mêmes puissances occidentales, la Chine entretient des forces militaires permanentes à Djibouti depuis l’année dernière. Située dans la Corne de l’Afrique, cette importante base militaire lui permet de lutter contre la piraterie dans la région du Golfe d’Aden, et de sécuriser une route maritime dont elle se sert pour améliorer ses infrastructures et faciliter le commerce avec l’Afrique et l’Europe. De fait, la protection des navires qui y transitent est la garantie de ses exportations de produits manufacturés vers l’Europe, ainsi que de 10% du transit pétrolier mondial dont elle est grande consommatrice.

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Autre zone de vulnérabilité pour la Chine, le détroit de Malacca. Lieu de transit majeur du commerce international. Ce bras de mer est niché entre les eaux territoriales malaisiennes, indonésiennes et singapouriennes, et est également en proie à la piraterie maritime. Mais depuis la prise de fonction en mai 2018 du nouveau Premier ministre malaisien, Mahathir Mohamad, le contexte politico-stratégique entre Kuala Lumpur et Pékin s’est dégradé. En cause, les conditions de crédit abusives accordées par la Chine dans le cadre de la BRI, les soupçons de corruption liés à l’ancien Premier ministre Najib Razak, de même que la présence militaire chinoise accrue jugée illégale en mer de Chine méridionale. Ainsi, en l’espace de quelques mois, la Chine est passée du statut de « véritablement amie » à celui de « nouveau colonisateur ».

En attendant des jours plus cléments pour sa diplomatie régionale, et forcée de trouver d’autres débouchés pour assurer son approvisionnement en hydrocarbures, la Chine tente de contourner ce que Hu Jintao appelait le « dilemme de Malacca ».

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À travers le Corridor Economique Sino-Pakistanais qu’elle construit et administre, la Chine s’est forgée un nouveau circuit d’approvisionnement en matières premières, en évitant l’Asie du Sud-est, l’océan Indien, et tout en renforçant ses liens avec le golfe Arabique. Mais là encore, de graves problèmes de sécurité persistent. En 2017, l’assassinat d’ingénieurs chinois par des djihadistes au Baloutchistan, région du sud-ouest pakistanais, a poussé les autorités à repenser la stratégie de protection de leurs ressortissants nationaux, au nombre de 30.000 au Pakistan. Malgré la montée en puissance de ses capacités militaires, Pékin avoue ne pas être en mesure de déployer son Armée Populaire de Libération pour protéger ses concitoyens et ses entreprises à l’étranger. Afin de pallier à ce manque, des groupes de sécurité privés chinois interviennent. Bien qu’en vertu de la loi pakistanaise, les sociétés militaires privées étrangères sont interdites sur son territoire, les sommes investies par la Chine en développement d’infrastructures valent passe-droit. Selon le Mercator Institute for China Studies, deux des principaux acteurs chinois engagés sont China Overseas Security Group et China Security & Protection Group, qui comptent respectivement 20.000 et 30.000 agents de sécurité.

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De plus, des cas de libération d’otages ou d’évacuations de ressortissants chinois au Soudan du Sud en 2016, en Irak en 2014, et au Soudan en 2012, ont démontré l’utilité de ce type de sécurité privée. Constatons que partout où l’initiative de la BRI s’intensifie, de nouvelles parts de marchés s’ouvrent parallèlement pour assurer la protection des biens et des personnes. La Chine entend profiter de ce principe de « vente croisée » pour placer ses entreprises et faire monter des champions d’envergure mondiale.

Formation d’alliances militaires internationales.

Alors que viennent de se clôturer en Russie les épreuves des International Army Games 2018, et que s’ouvrent mi-septembre les manœuvres militaires conjointes du Vostok-2018, le Ministère de la Défense nationale chinois martèle l’importance du « renforcement de la coopération militaire pour répondre efficacement à diverses menaces de sécurité ».

Outre ces parades et ces coups de communication, la Chine a saisi l’importance de prendre de la hauteur de vue et de s’associer à d’autres puissances militaires. Elle fonde ainsi le 14 juin 2001 l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui est une alliance sécuritaire et économique succédant au « groupe/club de Shanghai » créé en 1996. La Chine y joue un rôle capital, car son Siège est basé à Pékin, et le dernier sommet s’est tenu à Qingdao du 9 au 10 juin 2018. Cette alliance regroupe la Chine, la Russie, la majorité des ex-républiques soviétiques d’Asie centrale,  et réussit l’exploit d’intégrer le 9 juin 2017 l’Inde et le Pakistan comme membres à part entière, alors que ces derniers sont en conflit de longue date. Egalement, l’OCS possède son propre « Conseil de la Structure antiterroriste régionale », qui se tient chaque année à Tachkent, capitale de l’Ouzbékistan, localité régulièrement sous pression de divers extrémismes.

Par ailleurs, la Chine est membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, et engagée de manière significative depuis une dizaine d’années dans des missions de « maintien de la paix », principalement en Afrique.

Le 3 septembre 2018, lors de son discours inaugural au Forum sur la Coopération sino-africaine tenu à Pékin, Xi Jinping a formulé quatre mesures sécuritaires :

  • « La Chine a décidé de créer un fonds de coopération Chine-Afrique pour la paix et la sécurité.»
  • « Elle continuera à fournir des aides militaires sans contrepartie à l’Union Africaine, et soutiendra les efforts déployés par les pays du Sahel, du Golfe d’Aden, et du Golfe de Guinée.»
  • « Elle créera un forum Chine-Afrique sur la paix et la sécurité.»
  • « Elle travaillera à mettre en œuvre 50 projets d’aide en matière de sécurité dans le cadre de l’initiative « la Ceinture et la Route.»

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Le cinéma au service du Soft Power

L’Etat chinois tient à ce que les efforts déployés en matière de Défense et les prémices de sa présence militaire internationale, ne passent pas inaperçus aux yeux de sa population. La campagne de communication bat donc son plein sur grand écran.

Des exploits fictifs de l’Armée Populaire de Libération sont mis en avant, imprégnés de patriotisme, au travers de la duologie « Wolf Warrior » (战狼). Le premier volet sorti en 2015 introduit un soldat des forces spéciales chinoises combattant à sa frontière méridionale une milice composée d’étrangers à la solde d’un baron de la drogue, le tout sur fond de « Quiconque oserait défier la Chine devrait en subir de lourdes conséquences ».

Le deuxième volet sorti en 2017 reprend ce même héros national, mais se déroule cette fois-ci dans une zone de conflit en Afrique où des mercenaires occidentaux aident des militaires rebelles à renverser le pouvoir. La Marine chinoise est présente pour évacuer les victimes africaines ainsi que les travailleurs expatriés. Les traductions et sous-titres de ces films sont parfois émoussés pour ne pas choquer le public non chinois qui pourrait se sentir visé, voire blessé.

Malgré tout, avec près d’1 milliard de dollars de recettes, « Wolf Warrior 2 » est le plus grand succès de tous les temps au box-office chinois, reflétant la fibre nationale de la population et l’intérêt qu’elle porte à son armée.

Un documentaire sorti en mars 2018 commandé par le gouvernement chinois, « Amazing China » (厉害了我的国), dépeint également l’Empire du Milieu sous ses angles les plus valorisants. Paysages à couper le souffle, nouvelles technologies, puissance manufacturière, grands sommets internationaux, mais aussi unité du peuple et minorités conciliantes avec le Parti (exemple d’une grand-mère tibétaine reconnaissante et heureuse de recevoir une pension de Pékin).

En définitive, l’idéalisation manifeste des conditions de vie et de sécurité mise en œuvre par la Chine ne doit pas obscurcir les responsabilités immenses liées au défi intercontinental qu’elle s’est lancée. Le pays est fortement dépendant de ses importations de matières premières, conditionnées par ses relations diplomatiques internationales et par l’interconnexion de ses Routes et infrastructures. La stabilité politique, économique et sociale des Etats avec lesquels traite la Chine lui est donc préférable.

Dans son article « Protection juridique dans le cadre de l’initiative  »ceinture et route » de la Chine » publié le 3 septembre 2018 sur le site de l’OFNRS, Chencong Li révèle : « La Cour populaire suprême souligne qu’il est nécessaire d’approfondir la coopération judiciaire avec les pays de BRI pour réprimer les forces terroristes violentes, les séparatistes ethniques, les extrémistes religieux et punir sévèrement les pirates, le trafic de drogue, la contrebande, le blanchiment d’argent, la cybercriminalité et le trafic ». De nouvelles mesures concrètes, en plus de celles évoquées ci-avant, sont donc à venir dans de nombreux domaines sécuritaires.

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Catégories :Defense, Diplomatie, Route maritime

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